Pour une flexibilité choisie

Retrouvez le dossier complet
L’ère du temps

Vingt ans après le passage aux 35 heures, le temps de travail et son organisation demeurent une préoccupation majeure pour les salariés et un potentiel sujet de discorde dans les entreprises et les administrations. L’heure est à la recherche d’une souplesse dans les horaires qui permettrait une meilleure conciliation entre vie personnelle et vie professionnelle.

Par Fabrice Dedieu— Publié le 30/09/2022 à 09h00

image
© Emmanuelle Marchadour

Durant l’été, lors de l’examen de la loi de finances rectificative, les parlementaires ont introduit la monétisation des journées de RTT (réduction du temps de travail) non prises. Les salariés pourront renoncer à tout ou partie de leurs repos contre une rémunération majorée assortie d’une exonération d’impôt sur le revenu (et d’une exonération de cotisations pour les employeurs). L’objectif de l’exécutif est clair : favoriser le pouvoir d’achat des salariés, quitte à donner un énième coup de canif dans les 35 heures. « Au lieu de vouloir peser sur les politiques salariales des entreprises, de poser l’enjeu du partage de la valeur produite, de considérer les évolutions du travail et son intensification, le Parlement nous sert de vieilles recettes avec la monétisation des RTT », a immédiatement réagi Laurent Berger.

Depuis la généralisation des 35 heures, en 2002, de nombreux dispositifs ont en effet été créés au fil des années pour contourner cette norme, la vider d’une partie de son sens. « Donner plus de souplesse aux entreprises, ce n’est donc pas nouveau, mais ça tend à s’accélérer ces dernières années », observe Frédéric Lerais, économiste et directeur de l’Ires, Institut de recherches économiques et sociales (lire ici). Et cette flexibilité dans le temps de travail n’est évidemment pas toujours à l’avantage des travailleurs : « Les salariés peuvent être en demande de flexibilité, mais pas sûr que celle qu’on leur propose soit celle demandée. Par exemple, travailler le soir ou le dimanche, ce n’est pas une flexibilité particulièrement appréciée. »

“Dans les années 2000, l’articulation entre la vie personnelle et la vie professionnelle est devenue un enjeu en raison des difficultés engendrées pour la vie quotidienne des salariés par cette flexibilité productive.”

Jean-Yves Boulin, sociologue, spécialiste du temps de travail

Pour autant, il existe aussi une demande de flexibilité de la part des salariés. « Dans les années 1980, la flexibilité du temps de travail visait à augmenter la productivité. Dans les années 2000, l’articulation entre la vie personnelle et la vie professionnelle est devenue un enjeu en raison des difficultés engendrées pour la vie quotidienne des salariés par cette flexibilité productive. Ça a conduit à réfléchir à une flexibilité pensée du point de vue du salarié », estime Jean-Yves Boulin, sociologue spécialiste du temps de travail1. « Ce qui importe le plus, ce sont alors les horaires plutôt que la durée », ajoute-t-il.

La crise sanitaire, avec le développement du télétravail et de l’activité partielle, a amplifié cette recherche d’un meilleur équilibre. En découlent de récents accords afin d’aménager le temps de travail, avec des semaines de quatre jours, la journée de douze heures à l’hôpital ou encore dans l’hôtellerie-restauration, en vue de limiter les horaires atypiques et les longues coupures qui séparent la journée de travail en deux (lire XXXXX). De nouvelles organisations du temps de travail, qui ont la faveur des salariés et qui sont révélatrices d’un nouveau rapport à la vie professionnelle. « Passer moins de temps dans l’entreprise et être moins soumis à la hiérarchie, au contrôle. C’est pour ça que la semaine de quatre jours peut attirer, c’est un jour de plus où le lien de subordination n’est pas ressenti », selon Jean-Yves Boulin.

La volonté d’avoir une meilleure organisation de ses temps, et gagner en autonomie, se fait aussi sentir à l’échelle de la carrière. En 2018, l’enquête menée par la CFDT « Parlons retraites » avait fait émerger ce pourcentage : 70 % des 120 000 répondants préféreraient avoir un peu plus de temps tout au long de leur vie plutôt que beaucoup de temps à la fin de leur vie active ou professionnelle. Pour autant, « l’autonomie des travailleurs se révèle très hétérogène quant à leurs possibilités de gérer le temps de travail pour le mettre en adéquation avec les autres temps de vie, nécessaires pourtant à l’épanouissement individuel et collectif. Et dans certains secteurs, les travailleurs sont confrontés à une intensification du travail, empêchant jusqu’à la prise de congé, et [le] rendant parfois difficilement soutenable », analyse Catherine Pinchaut, secrétaire nationale de la CFDT chargée de la question du temps de travail.

Le Cetu pour maîtriser son temps

Pour répondre à ce désir de souplesse et d’autonomie des travailleurs, la CFDT revendique donc la création d’une « banque des temps », autrement dit un compte épargne-temps universel (Cetu) pour tous les travailleurs du public comme du privé qui les accompagnerait tout au long de leur carrière. L’utilisation des jours épargnés pourrait se faire à n’importe quel moment de la vie, pour n’importe quel projet personnel, que ce soit pour jouir d’un long congé, reprendre des études ou réduire son activité. La CFDT souhaite ainsi que l’employeur verse au minimum cinq jours par an sur le Cetu de chacun de ses salariés, en plus des congés payés, pour que tous puissent profiter de ce dispositif. « Le Cetu doit permettre de reprendre la maîtrise de son temps tout au long de la vie, et c’est aussi un outil de réduction du temps de travail à l’échelle de la carrière », résume Catherine Pinchaut. Un beau projet… qu’il reste à concrétiser dans les années à venir.

image
© Murielle Guillard - CFDT Magazine