Paroles essentielles

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iconeExtrait de l’hebdo n°3810

Agents d’entretien, de sécurité, caissiers, ouvriers de l’agroalimentaire… Ils étaient dans les rues de Paris, le jeudi 3 février, pour réclamer une juste reconnaissance de leurs métiers. Finies les belles promesses, les salariés veulent désormais des actes. Rencontre avec quelques-uns d’entre eux.

Par Fabrice Dedieu— Publié le 03/02/2022 à 18h13

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© Thierry Nectoux

« On ne veut pas des miettes ! » Un millier de travailleurs essentiels1, dits aussi de la deuxième ligne, ont crié leur colère sur le quai André-Citroën, dans le 15e arrondissement de Paris, ce jeudi 3 février. Près de deux ans après le début de la crise sanitaire, ceux qui ont été applaudis au même titre que les soignants attendent toujours de voir leurs salaires et leurs conditions de travail s’améliorer.

Dans le nettoyage et la propreté…

Pinar Karaciger travaille chez Derichebourg Propreté. « On n’a jamais cessé de travailler. Et notre travail s’est intensifié, il fallait nettoyer davantage, désinfecter. Et en face, rien », tonne-t-elle. « On veut une réaction, des actions concrètes. Les dernières revalorisations conventionnelles sont en dessous de l’inflation, c’est inacceptable ! » Un peu plus loin, Rabia travaille aussi dans le secteur de la propreté. Elle est venue manifester avec plusieurs collègues. Après vingt-huit ans d’expérience, elle touche 10,65 euros l’heure, seulement huit centimes de plus que le Smic. « On a pris des risques pendant la pandémie ; pour quoi, finalement ? Rien, pas une prime, pas une hausse de salaire. Même pas un merci. » Elle ajoute : « Cette fois, il faut que ça change. On ne veut pas retourner dans l’ombre. Et si les patrons ne veulent pas nous entendre, alors il faut que l’État impose des augmentations. »

Pinar Karaciger travaille chez Derichebourg Propreté.
Pinar Karaciger travaille chez Derichebourg Propreté.© Thierry Nectoux

… Ou dans les services à la personne

Du côté des services à la personne, la colère est aussi palpable. Sandrine Papot est entourée de ses collègues. Toutes travaillent pour le groupe Oui Care, qui possède les entreprises O2 et Apef. Durant les confinements, il a bien fallu continuer d’aller au domicile des seniors et les aider dans leur vie quotidienne. « C’était difficile », confie Samia Lafifi. Les salariées se sont retrouvées sans masques face à des personnes vulnérables. « On y allait comme ça », ajoute Sandra Jaramillo. Et depuis ? Elles attendent. « Il n’y a que 22 centimes d’écart entre le premier et le dernier niveau de la grille de salaires conventionnelle, cinq centimes entre les deux premiers niveaux… », se désole Sandrine Papot. « Les négociations sont à l’arrêt et les patrons font les “calimeros”. Pourtant, c’est un secteur ultra-subventionné grâce à différentes aides sociales et le crédit d’impôt pour les particuliers. Et puis, comme les salaires sont bas, les employeurs bénéficient d’abattements sur les cotisations sociales… » Finalement, selon Sandra Jaramillo, « ce sont souvent les clients qui sont le plus reconnaissants ».

De gauche à droite : Virginie Chapelin, Samia Lafifi, Sandra Jaramillo, Valérie Rabot et Sandrine Papot travaillent pour le groupe Oui Care.
De gauche à droite : Virginie Chapelin, Samia Lafifi, Sandra Jaramillo, Valérie Rabot et Sandrine Papot travaillent pour le groupe Oui Care.© Thierry Nectoux

Du côté de l’agroalimentaire et de la grande distribution

Jamais à l’arrêt, toujours mobilisés pour ravitailler les Français, les secteurs de l’agroalimentaire et la distribution sont venus grossir les rangs de la « Marche des essentiels ». Olivier Louchard travaille chez Cooperl, une entreprise du Grand Ouest spécialisée dans la viande de porc. Après quinze ans d’ancienneté, il gagne 1 600 euros net. « Pendant la crise sanitaire, la direction nous demandait de travailler plus pour exporter du porc vers la Chine ! Nous lui avons opposé le protocole sanitaire du gouvernement pour ne pas faire plus, mais c’était tendu », se souvient-il. Lors des récentes négociations dans la branche, la CFDT a décidé de ne pas signer l’accord final : les revalorisations des grilles proposées étaient en dessous du Smic. « Les salariés sont en attente. Un Smic pour travailler dans un abattoir ? Autant aller voir ailleurs ! », estime-t-il.

Olivier Louchard travaille chez Cooperl, dans le Grand Ouest.
Olivier Louchard travaille chez Cooperl, dans le Grand Ouest.© Thierry Nectoux

La situation n’est guère meilleure dans la grande distribution, alors que les salariés ont eux aussi été très exposés au risque de contamination. « Les salariés Carrefour sont essentiels », proclame une grande banderole visible dans le cortège. Pourtant, « on a une réunion pour les négociations salariales la semaine prochaine, on sait que ça va être au ras les pâquerettes », affirme Franck Dutertre, employé dans un Carrefour Market du Pas-de-Calais. « Il faut un rapport de force pour faire évoluer les choses. » L’action du jour vise aussi à faire bouger la Fédération du commerce et de la distribution, le syndicat patronal du secteur. « Avec quatre niveaux en dessous du Smic, une revalorisation de la grille de la branche est importante pour les salariés des franchisés ! »

Franck Dutertre est employé d’un Carrefour Market du Pas-de-Calais.
Franck Dutertre est employé d’un Carrefour Market du Pas-de-Calais.© Thierry Nectoux

Des organisations patronales peu enclines à négocier

Avec sa pancarte en forme de cercueil, Julien Doschage ne passe pas inaperçu. Il est agent de crématorium du côté de Limoges. « Les premiers confinements ont été durs, avec des changements permanents des règles sanitaires pour le funéraire… Nous, on a continué d’accueillir les familles, on a dû le faire dans des conditions dégradées, et en faisant parfois appel au système D. » Ne manquant pas de cynisme, certaines entreprises de pompes funèbres ont procédé à des licenciements, « pour des motifs prétendument économiques, mais il n’y avait rien derrière. Ils voulaient juste rattraper des erreurs de gestion ». De leur côté, « les organisations patronales freinent des quatre fers en matière de négociations sur les salaires, les conditions de travail et la modernisation des métiers. Il n’y a pas de forme de reconnaissance acceptable pour le moment ».

Julien Doschage est agent de crématorium d’une entreprise située à proximité de Limoges.
Julien Doschage est agent de crématorium d’une entreprise située à proximité de Limoges. © Thierry Nectoux

“Il n’y a pas de treizième mois, la prime repas est de 3,66 euros, c’est même pas le prix d’un grec !”

Un salarié de Fiducial venu à la “Marche des essentiels”

Les agents de sécurité veulent également leur part, avec des négociations sur les salaires et les conditions de travail. « Dans l’événementiel, les agents peuvent rester jusqu’à douze heures debout », s’exclame un salarié de Fiducial venu à la Marche des essentiels. « Il n’y a pas de treizième mois, la prime repas est de 3,66 euros, c'est même pas le prix d’un grec ! » « On demande aux agents d’être pro et qu’ils aient de plus en plus de certifications mais les salaires n’augmentent pas », ajoute son collègue, Alexandre Delande. Il rappelle que des agents de sécurité sont morts de la Covid durant la crise. « On a risqué nos vies car on côtoyait beaucoup de gens. La période a été difficile, ça nous a marqués. »

Le 3 février à Paris 15e avec les travailleurs essentiels, Laurent Berger (au centre) et Olivier Guivarch (à droite, masque orange), secrétaire général de la CFDT-Services.
Le 3 février à Paris 15e avec les travailleurs essentiels, Laurent Berger (au centre) et Olivier Guivarch (à droite, masque orange), secrétaire général de la CFDT-Services.© Thierry Nectoux

Avant que le cortège ne s’élance, Laurent Berger est monté à la tribune : « Il faut maintenir la pression dans toutes les branches professionnelles. Il est inacceptable aujourd’hui que vous et les travailleurs que vous représentez, qui ont fait tenir le pays pendant cette pandémie, ne soient pas reconnus à leur juste valeur. Comptez sur la CFDT pour vous rendre visible ! » « Vous êtes essentiels », a rappelé Olivier Guivarch, le secrétaire général de la Fédération CFDT des Services. « Et cette reconnaissance promise […] ne vous a pas été donnée. Il faut aller la chercher, l’exiger ! »

Un peu de reconnaissance pour les salariés de Sodexo
Les organisations syndicales ont décroché en janvier 2022 une augmentation inédite bénéficiant aux salariés du groupe Sodexo : 5 % pour les employés, 3,1 % pour les agents de maîtrise et 2,8 % pour les cadres. Mais pour en arriver là, il a fallu batailler. « La première proposition de la direction était + 3 %. Ce n’était pas acceptable », explique Silvie Beccari, déléguée syndicale centrale (DSC).
Avec la CGT et FO, la CFDT quitte la table des négociations et menace la direction de faire grève. Cette dernière reviendra donc avec une proposition… nettement plus acceptable. « C’est une belle victoire, se félicite la DSC, même si l’on veut toujours plus… Sur le terrain, les salariés sont contents, ils ne s’y attendaient pas. » Au total, sur les salaires moyens, le gain représente brut 80 euros pour tous les salariés.