Médias : Une concentration inquiétante

iconeExtrait du magazine n°486

L’échec de la mégafusion entre TF1 et M6 comme l’abandon du projet de mariage du groupe Hachette avec Editis ne doivent pas faire oublier les lourdes menaces que représente le mouvement de concentration dans les médias en France. Pluralisme et indépendance de l’information sont en jeu.

Par Emmanuelle Pirat— Publié le 30/09/2022 à 09h00

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© LUX

Deux nouvelles majeures sont tombées au cœur de l’été : dans l’édition, le projet très controversé de fusion entre Editis (propriété de Vivendi, dont Vincent Bolloré est actionnaire de référence) et Hachette (groupe Lagardère, racheté par le même Vincent Bolloré) est abandonné. Quant au possible mariage entre TF1 et M6, il est mis à mal par un avis défavorable de l’Autorité de la concurrence rendu fin juillet, estimant que le futur groupe serait en position de monopole en matière de marché publicitaire.

Si ce n’est sûrement pas la fin du feuilleton1, au moins, à l’heure où nous écrivons ces lignes, deux mégaprojets de fusion dans l’univers des médias sont mis en difficulté. Un soulagement tant ce mouvement de concentration, s’il n’est pas nouveau, atteint aujourd’hui des niveaux inquiétants.

“80 % de l’offre médiatique est contrôlée par une dizaine de grands groupes industriels qui ont à leur tête des milliardaires.”

Camille Gaillard, spécialiste des médias au cabinet Syndex

« On compte en France une quarantaine d’acteurs, familles ou entreprises, détenteurs de médias, pour certains à la tête d’un ou deux titres seulement. Mais 80 % de l’offre médiatique est contrôlée par une dizaine de grands groupes industriels qui ont à leur tête des milliardaires », résume Camille Gaillard, spécialiste des médias au cabinet Syndex (voir la carte Médias français, qui possède quoi?). Parmi lesquels Bernard Arnaud, la famille Bouygues, Xavier Niel, Patrick Drahi, Arnaud Lagardère, l’homme d’affaires tchèque Daniel Křetínský ou encore Vincent Bolloré. Ce dernier, le plus sulfureux et contesté, dont les méthodes ont été épinglées dans de nombreux documentaires tels que Le système B, produit par Reporters sans frontières, ou encore Vincent Bolloré, un ami qui vous veut du bien, récompensé du prix Albert-Londres, en 2017.

Pluralisme et confiance menacés

Même s’il s’agit d’une « tradition française d’investissement des grandes fortunes dans les médias et une tradition d’influence », comme l’évoquait la journaliste Sonia Devillers lors de son passage sur le plateau de 28 minutes (Arte, 17 février 2022), qu’une poignée de milliardaires détienne ainsi désormais 80 % des médias français soulève nombre d’inquiétudes. Cette situation ne peut que nuire au pluralisme des idées, conduire à un appauvrissement des contenus et menacer l’indépendance de l’information, surtout quand l’actionnaire majoritaire ne se prive pas d’interférer dans certains choix éditoriaux, à l’instar de Vincent Bolloré lors de la reprise de Canal+, d’Europe 1, du JDD ou de Paris Match. « Le problème n’est pas tant d’avoir un mastodonte comme actionnaire majoritaire qu’un actionnaire qui décide de tout », insiste Sonia Devillers. 

Surtout si l’objectif est « de mettre tout le monde au service d’un projet idéologique ». La croisade de Bolloré n’est plus un secret pour personne. Début juillet, contre l’avis même de la rédaction, Paris Match faisait sa une sur le cardinal guinéen et très réactionnaire Robert Sarah.

Cette influence, voire cette mainmise de l’actionnaire, ne peut en outre qu’aggraver la défiance, déjà très présente, des lecteurs et des citoyens envers les médias. « En France, 65 % des sondés estiment que les journalistes ne sont pas indépendants des pouvoirs économiques et politiques », pointe Camille Gaillard, citant le dernier rapport du Reuters Institute for Study of Journalism.

Urgence pour une nouvelle loi

Pour justifier ces rachats toujours plus gourmands, les groupes mettent en avant des impératifs économiques : il faudrait « s’unir pour survivre », créer des « champions nationaux » pour faire face à la concurrence des Gafan (Google, Amazon, Facebook, Apple, Netflix), à leur puissance d’investissement colossale dans la production, la distribution et la digitalisation.

Mais est-il seulement raisonnable de penser que les groupes français peuvent résister à de tels mastodontes quand le budget du dernier film de Netflix (200 millions de dollars), The Gray Man, est l’équivalent du budget annuel que Canal+ consacre au cinéma français ? Une chose est sûre, le cadre réglementaire actuel en France – défini par la loi sur l’audiovisuel de 1986 – se révèle complètement dépassé.

Julia Cagé, économiste.
Julia Cagé, économiste.© DR

Julia Cagé, économiste française spécialiste des médias et du financement de la démocratie.

Dans votre ouvrage, vous proposez de « refonder la propriété des médias ». De quoi s’agit-il ?

En France, il est un principe inaliénable concernant la liberté d’entreprendre. Si quelqu’un veut créer un journal et faire ce qu’il veut, il le peut.

Mais il y a deux leviers sur lesquels on pourrait agir, notamment pour limiter le pouvoir des actionnaires. Le premier concerne les aides à la presse (TVA à taux réduit et aide à la distribution) et le second concerne l’attribution des fréquences hertziennes pour la radio et la télévision. Ce que nous préconisons dans notre ouvrage*, écrit avec l’avocat Benoît Huet, c’est de conditionner l’accès au régime économique de la presse et l’octroi de fréquences audiovisuelles au respect de certaines conditions et contreparties.

Parmi lesquelles : démocratiser la gouvernance des médias, en mettant en place une gouvernance paritaire (la moitié des sièges réservée aux salariés, dont deux tiers aux journalistes) ; et créer un droit d’agrément, une disposition déjà inscrite dans une loi depuis 1944, mais qu’il faudrait réécrire. Ce droit suppose qu’en cas de changement d’actionnaire majoritaire, il y ait un vote des salariés. En cas de vote négatif, les salariés auraient la possibilité de proposer un autre actionnaire. Ce dispositif a été mis en place au Monde il y a deux ans.

Propos recueillis par E. P.

* L’information est un bien public – Refonder la propriété des médias. Julia Cagé et Benoît Huet. Seuil, 264 pages.