“Malgré la distance, les entreprises doivent réfléchir à faire exister une culture commune”

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Les codes du monde nouveau

Sarah Proust est consultante, fondatrice du cabinet de conseil et d’accompagnement Selkis, experte associée à la Fondation Jean-Jaurès, auteure de Télétravail : la fin du bureau ?

 

Par Emmanuelle Pirat— Publié le 26/11/2021 à 10h16

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©DR

Le télétravail menace-t-il le collectif ?

Le télétravail est, par principe, une individualisation du travail : on effectue des tâches plus individuelles, à distance les uns des autres, etc. Par ailleurs, le travail n’est pas toujours collectif : le fait de venir au bureau ne fait pas en soi exister un collectif.

Cela posé, il faut réfléchir aux conditions et aux régulations du télétravail pour que, justement, celui-ci ne se transforme pas en « ennemi » du collectif. 

Par exemple en limitant le nombre de jours en télétravail, pour que ce mode d’organisation ne devienne pas prépondérant par rapport à la présence au bureau. Il faut bien entendu réfléchir à l’organisation de temps en commun, mais de manière souple: rien ne sert d’imposer aux salariés de venir sur site tel ou tel jour si c’est pour ne pas trop savoir quoi y faire. À ce titre, l’organisation en forfait mensuel me semble une piste plus intéressante que le format hebdomadaire, plus rigide.

“Le premier confinement nous a montré combien la relation informelle – les pauses-café, les questions posées à la volée entre deux portes, qui permettent la compréhension, la régulation, etc. – et l’élaboration collective étaient indispensables au travail […]”

Dans votre livre [disponible en téléchagement], vous évoquez l’importance de l’informel et ce que vous appelez l’intelligence collective ; deux choses complexes à faire exister à distance…

Cela me semble en effet compliqué même si, lors d’entretiens que j’ai menés, certains me disaient y arriver, même en 100 % à distance… Mais oui, le premier confinement nous a montré combien la relation informelle – les pauses-café, les questions posées à la volée entre deux portes, qui permettent la compréhension, la régulation, etc. – et l’élaboration collective étaient non pas accessoires dans la relation de travail mais indispensables au travail, à l’enrichissement du travail.

Or à distance, en visio, certaines personnes peuvent se sentir en difficulté pour s’exprimer. Ainsi, une personne qui aurait osé poser une question dans une réunion en présentiel pourrait se retenir de poser la même question en visio. L’écran formalise trop les choses et limite, empêche même, cet informel spontané. Les interactions collectives sont asséchées. L’une des conséquences, et les témoignages le disent tous, c’est que le télétravail rend collectivement moins créatif, chacun se recentre sur ses tâches, dans son couloir.

Pendant la crise, on a lu beaucoup de choses sur le désengagement possible des salariés à distance. Vous parlez d’ailleurs dans votre ouvrage du risque de distension du lien de travail.

Tous les travailleurs que j’ai interviewés m’ont exprimé la même chose : que le télétravail à temps plein ne leur avait pas fait prendre de distance par rapport à leur travail. Ils y étaient au contraire hyperengagés. Mais qu’ils avaient pris de la distance par rapport à leur entreprise, y compris pour des gens qui étaient dans l’organisation depuis des années.

Et c’est là qu’il y a un risque : celui de voir les salariés passer d’un sentiment d’appartenance construit autour d’une culture d’organisation à une logique de services, avec des superexécuteurs free-lances. Se pose donc la question suivante : malgré la distance, qu’est-ce que les entreprises font ou mettent en œuvre pour faire exister une culture commune ? Et selon des modalités qui ne soient pas des artifices ludiques tels que les challenges…


Le développement du télétravail, comme de toutes les formes de travail à distance (tiers-lieux…), va également nécessiter une profonde réflexion sur les espaces de travail. Moins nous viendrons au bureau et plus le lieu commun de travail devra être autre chose que des tables et des chaises. Un lieu qui incarne autre chose,
qui renforce le collectif.