Line Renaud : Le chant du cœur

iconeExtrait du magazine n°479

Chanteuse, meneuse de revue, actrice… Depuis 1944, l’intemporelle Line Renaud marque de son empreinte le paysage culturel de notre pays. Engagée très tôt dans la lutte contre le sida et l’homophobie, elle poursuit, à 93 ans, ses combats et milite activement pour le droit de mourir dans la dignité. Entretien.

Par Guillaume Lefèvre— Publié le 31/12/2021 à 10h00

Line Renaud
Line Renaud© REA

À la télévision, à l’Assemblée nationale… on vous voit sur tous les fronts ces dernières semaines, d’où tirez-vous cette énergie ?

Elle me vient des femmes de ma vie : ma mère, ma grand-mère et mon arrière-grand-mère. Elles avaient toutes cette énergie formidable. C’étaient des bosseuses. Mon arrière-grand-mère, en plus de m’élever, faisait des lessives pour le quartier. Les femmes de ma vie étaient toujours tournées vers les autres.

Je les ai toujours entendues dire : « Qu’est-ce que je peux faire pour aider la voisine ? » « Comment je peux me rendre utile ? » Avec elles, je n’ai toujours connu que le travail, le travail et le travail ! Travailler et rendre service à son prochain, c’était comme ça dans les corons [les quartiers ouvriers dans les régions minières du nord de la France]. C’était le quotidien des femmes de ma vie. Il y avait une vraie solidarité.

Cela explique pourquoi je suis tournée vers les autres. C’est dans mon éducation, c’est dans ma nature. Tout ça vient de mon enfance. Je pense aux autres avant de penser à moi.

D’où vos multiples engagements ?

Oui. C’est héréditaire. Je me souviens que quand je recevais des courriers d’auditeurs… les mineurs du Nord, par exemple, lorsqu’ils me disaient qu’ils voudraient bien venir me voir jouer ma chanson « Ma cabane au Canada », mais qu’ils ne pouvaient pas, eh bien c’est moi qui allais à leur rencontre.

J’allais au fond de la mine pour chanter. Mon mari [Loulou Gasté] prenait sa guitare et nous donnions un concert. Lorsque les jeunes filles des sanatoriums [lieu où l’on traite les infections pulmonaires] m’écrivaient et me disaient qu’elles ne pouvaient pas se déplacer à cause de la tuberculose, là encore j’allais à leur devant. Je jouais sur le pas de la porte. Toujours sans photographe. Je ne le faisais pas pour être connue ou reconnue. C’est mon cœur qui me parlait. C’était mon devoir et mon cœur.

“Si, depuis, la situation s’est bien évidemment améliorée, des discriminations existent toujours. C’est pour ça que dès que j’en ai l’occasion, et pour donner la parole à ceux qui ne l’ont pas, eh bien je parle !”

Depuis plus de trente ans, vous êtes aussi engagée dans la lutte contre le sida.

En 1984, la première fois qu’on a parlé du sida, j’étais aux États-Unis. En France, c’était encore quelque chose d’inconnu. Ça a éclaté comme une bombe, on ne savait pas ce que c’était. On voyait les gens mourir les uns après les autres. J’ai été invitée par Elizabeth Taylor. Elle récoltait des fonds pour la science et la recherche. J’ai compris que ce qui se passait là-bas allait rapidement se propager chez nous.

Alors dès que c’est arrivé en France, je m’en suis mêlée. Je savais que c’était antipopulaire, parce que c’était associé à l’homosexualité. Je savais que ça ne plairait pas au public. Mais peu importe. Si je pouvais faire quelque chose, alors il fallait que je le fasse. Je me suis battue. On était détesté. Je recevais des lettres d’insultes et de haine : « De quoi vous mêlez-vous ? » « Ils l’ont cherché ! » « C’est bien fait pour eux ! » ou « Laissez-les mourir. »

Si, depuis, la situation s’est bien évidemment améliorée, des discriminations existent toujours. C’est pour ça que dès que j’en ai l’occasion, et pour donner la parole à ceux qui ne l’ont pas, eh bien je parle ! [Depuis 1994, Line Renaud est cofondatrice et vice-présidente de l'association Sidaction.]

Fin septembre, vous étiez à l’Assemblée nationale afin de demander aux députés d’agir pour le droit de mourir en toute dignité. Pourquoi est-ce important à vos yeux ?

C’est très important pour moi. Je l’ai vécu d’abord avec mon mari. Loulou, il souffrait tellement. Il avait un cancer des os. On ne pouvait plus le toucher. Il ne pouvait plus bouger. Il demandait simplement à partir. Mais je ne pouvais rien faire. Alors je priais pour qu’il parte.

C’est quelque chose de terrible de devoir faire ça, alors que je l’aimais tellement, après cinquante ans de vie commune. Quatre ans après son décès, j’ai de nouveau vécu cette situation avec ma mère. Sa dernière année de vie a été une année de douleurs. Elle n’aurait jamais dû vivre cette dernière année.

J’ai souhaité la mort de mon mari et de ma mère parce qu’ils souffraient trop. C’est pour ça qu’aujourd’hui je m’engage, parce qu’autant de souffrance, ce n’est pas normal. Si j’avais pu les faire partir, je l’aurais fait. Mais c’était impossible. Voilà pourquoi je veux qu’on puisse avoir le choix. Il faut évidemment que ce soit une pratique contrôlée et encadrée. Mais il ne faut plus laisser les gens souffrir.

Quel est l’objectif du Fonds de dotation Line Renaud - Loulou Gasté ?

Pour mes 90 ans, j’ai demandé à mes amis de ne pas me faire de cadeaux mais plutôt de verser de l’argent au fonds de dotation que j’ai créé en 2019. Il a vocation à aider les chercheurs à financer leurs travaux. Je suis admirative et respectueuse des chercheurs et chercheuses. Ce sont des gens exceptionnels, qui effectuent des travaux exceptionnels, mais

qui n’ont pas les moyens financiers ! C’est exactement la même chose avec les personnels soignants, d’ailleurs. J’ai appris à les connaître durant mon combat contre le sida, où j’ai eu l’occasion de rencontrer des gens formidables comme l’immunologue Françoise Barré-Sinoussi, Prix Nobel de médecine. Ils ne sont pas suffisamment reconnus. C’est aussi pour ça que, quand je partirai, tous mes biens iront à la science.

Lorsque vous choisissez de participer à un film, vous privilégiez souvent ceux qui traitent des sujets de société.

Oui. Parce que je suis convaincue qu’il faut parler des choses pour en faire avancer la cause. Tant pis si ça choque certains. Par exemple Belinda et moi traite de l’homosexualité et du rejet de l’enfant. Je vois des parents dont l’enfant est homosexuel le rejeter. C’est ridicule.

Ces gens ne sont pas de notre époque. Le film Huguette, lui, évoque le parcours d’une institutrice à la retraite qui ne parvient plus à payer son loyer et les difficultés auxquelles fait face sa voisine, mère célibataire et infirmière de nuit, et dont le fils est en échec scolaire.

Montrer et dénoncer ces injustices sociales, c’est aussi le fruit de votre héritage ?

Je viens du peuple, mon père et ma mère étaient des ouvriers. Mon arrière-grand-mère a commencé à travailler à l’usine lorsqu’elle avait 7 ans. Rendez-vous compte des progrès faits dans ce siècle ! Je sais qu’il y a encore beaucoup de choses à régler. Ça viendra petit à petit. Il faut toujours demander. Pour avancer, il faut demander et obtenir.

Que dites-vous à ceux qui s’engagent dans les associations et les syndicats ?

Si vous avez un combat à mener, menez-le ! Les syndicats, il en faut. Il en faut. Il faut quelqu’un qui représente les ouvriers et les salariés. Il faut que quelqu’un porte leurs voix

et obtienne pour eux. Vous savez, j’ai connu les premiers congés payés, c’était en 1936. J’étais une petite fille. C’est là où on se dit que les syndicats ont bien fait de râler. C’est grâce

à eux que j’ai pu aller pour la première fois au bord de la mer, à La Panne, en Belgique. C’étaient les toutes premières vacances de ma mère. D’ailleurs, elle les a passées au lit. Elle est restée tellement de temps au soleil qu’elle était totalement brûlée. On n’avait pas l’habitude.

Je me souviens aussi des grèves et des manifestations, les ouvriers défilaient dans les rues de mon village, contre les patrons. Je vais vous dire quelque chose qui va vous faire rire, mon père était sur le pas de la porte, il leur lançait : « Mais arrêtez, mais arrêtez ! Quand y aura plus de patrons, y aura plus d’ouvriers ! » C’est formidable ce que les syndicats ont obtenu. S’ils ne s’étaient pas battus, nous n’aurions jamais eu de vacances !

À propos de l'auteur

Guillaume Lefèvre
Journaliste
false