L’Europe des quatre jours

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L’ère du temps

Les expérimentations visant à réduire le temps de travail ou à passer à la semaine de quatre jours se multiplient dans l’Union. Tour d’horizon.

Par Guillaume Lefèvre— Publié le 30/09/2022 à 09h00

Les syndicats de la région de Valence participent à une expérimentation dans laquelle 3000 salariés de 160 entreprises sont passées ç la semaine de 32 heures sur quatre jours.
Les syndicats de la région de Valence participent à une expérimentation dans laquelle 3000 salariés de 160 entreprises sont passées ç la semaine de 32 heures sur quatre jours.© Marlene Awaad - IP3

Assiste-t-on à un nouveau cycle de réduction du temps de travail en Europe ? S’il est encore trop tôt pour le dire, de plus en plus de pays lancent des expérimentations à petite échelle, preuve s’il en est que le sujet séduit. « La pandémie nous a fait repenser les formes et les modèles de travail, de production et de productivité », explique Pepe Àlvarez, secrétaire général du syndicat espagnol UGT. Les syndicats de la région de Valence participent ainsi à une expérimentation dans laquelle 3 000 salariés de 160 entreprises sont passés à la semaine de 32 heures sur quatre jours, sans réduction de salaire. « La reprise est une occasion unique de penser la réorganisation du travail en fonction du modèle de société que nous voulons », insiste le militant.

Même son de cloche au Portugal, alors qu’un projet identique a été annoncé par le gouvernement. Si les deux principales confédérations portugaises, CGT et UGT, y sont favorables, elles veilleront à ce que la charge de travail n’augmente pas. « La négociation collective doit jouer un rôle très important. Cela doit être débattu pour parvenir à un consensus sur les critères de son applicabilité », insiste Carlos Silva de l’UGT.

Plus étonnant, l’idée fait son chemin au Royaume-Uni. Une expérimentation de six mois a été lancée le 6 juin dernier. Quelque 3 000 salariés de 70 entreprises travailleront à 80 % de leur temps habituel, tout en conservant le même salaire.

En Lituanie, c’est le Parlement qui est à la manœuvre. Il vient d’adopter le passage à la semaine de 32 heures (contre 40), sans perte de salaire, pour les agents publics ayant des enfants de moins de 3 ans. « Cette mesure [effective dès 2023] permettra au public de rivaliser avec le privé pour attirer les jeunes talents », insiste la présidente du Parlement, Viktorija Čmilytė-Nielsen.

“Essayez le nettoyage ou le métier de puéricultrice dix heures par jour ! La semaine de quatre jours, sans réduction du temps de travail, c’est de l’arnaque.”

Felipe Van Keirsbilck, de la CNE-CSC.

Le projet du gouvernement belge, adopté le 17 juin, est davantage contesté. Les salariés volontaires pourront travailler neuf heures et demie par jour sur quatre jours (au lieu de huit heures sur cinq). Une idée loin de convaincre les syndicats. « Alors que de nombreux travailleurs sont déjà incapables de suivre les cadences imposées, la compression du temps de travail sur quatre jours nous interrogent », dénonce la Confédération syndicale chrétienne. « Travailler trente-huit ou quarante heures sur quatre jours, c’est cochonner une belle idée, poursuit Felipe Van Keirsbilck, de la CNE-CSC (170 000 affiliés en Belgique francophone). Essayez le nettoyage ou le métier de puéricultrice dix heures par jour ! La semaine de quatre jours, sans réduction du temps de travail, c’est de l’arnaque. »

L’Islande pionnière

Entre 2015 et 2019, la Confédération des employés municipaux et de l’État (BSRB) a été associée à une expérimentation visant à réduire le temps de travail dans le secteur public, au sein de la municipalité de Reykjavik, la capitale du pays, et dans plusieurs administrations. Ce sont en tout 2 500 travailleurs, soit 1 % de la population active du pays, qui ont vu leur temps de travail passer de quarante à trente-cinq heures, et leur semaine réduite de cinq à quatre jours, avec un maintien de la rémunération. Manque d’effectifs, qualité des services, temps de pause raccourcis… : cette mise en place ne s’est pas faite sans difficultés.

L’expérimentation a néanmoins montré une amélioration du bien-être des travailleurs et un maintien voire une hausse de la productivité. « Dans certains lieux de travail, il y a eu quelques obstacles, détaille Magnús Már Guðmundsson, directeur général de la BSRB. Mais ce n’est pas surprenant puisqu’il s’agit d’un grand changement, et que cela nécessite du temps pour apporter les ajustements nécessaires. » La semaine de quatre jours fait depuis son chemin dans le public, comme dans le privé. Aujourd’hui, 86 % des travailleurs du pays ont réduit leurs heures de travail ou ont la possibilité de le faire.

Une étude menée en décembre 2021 montre que sept agents sur dix sont satisfaits de cette évolution. Ils pointent les impacts positifs sur la conciliation entre vie professionnelle et vie personnelle. Le syndicat souligne également les bienfaits de la mesure sur l’égalité femmes-hommes. « Nous observons une joie forte et généralisée chez nos adhérents depuis la mise en place de la réduction de la semaine de travail », confirme le directeur de la BSRB.