Les sentinelles du monde agricole

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Dossier Santé mentale

Créé en 2022, le dispositif des sentinelles en agriculture vise à repérer les situations à risque et prévenir le mal-être des agriculteurs exploitants et des salariés. Il s’appuie sur un réseau de 9 000 bénévoles qui ne cesse de se renforcer.

Par Emmanuelle PiratPublié le 08/04/2026 à 14h42

Une assistante sociale de la MSA en visite auprès d’un agriculteur en difficulté, dans le Limousin, en janvier 2025.
Une assistante sociale de la MSA en visite auprès d’un agriculteur en difficulté, dans le Limousin, en janvier 2025.© François Bouchon

C’était il y a un an. Cet appel, Jean-Luc Hilary s’en souvient comme si c’était hier. « Au bout du fil, la personne sanglotait : “Jean-Luc, ou bien tu as une solution, ou bien la corde est déjà prête. Mon cousin s’est suicidé il y a quelques semaines, je sais comment m’y prendre.” J’ai ressenti un courant d’air glacé dans le dos », confie aujourd’hui ce jeune retraité, animateur de l’Association des salariés agricoles du Morbihan et adhérent CFDT.

Lui-même ancien salarié de l’agriculture, il raconte avoir souvent eu « des contacts avec des gens qui n’allaient pas bien. Mais [que] là, cela avait été la situation la plus difficile à gérer de toute [sa] carrière ». Par chance, pourrait-on dire, Jean-Luc avait suivi la formation pour devenir sentinelle au sein du dispositif créé par la Mutualité sociale agricole (MSA) de Bretagne en 2011, dans le cadre du premier plan de prévention du suicide des agriculteurs, repris depuis dans le programme gouvernemental de prévention du mal-être agricole (PMEA), lancé début 2022. À l’origine destiné aux seuls agriculteurs et exploitants, le dispositif des sentinelles en agriculture a été élargi aux salariés de l’agriculture, sous l’impulsion de la CFDT Agri-Agro.

“Les gens du monde paysan ne vont pas faire état de leurs difficultés. Aller consulter un psy, ce n’est pas dans les habitudes ”

Une sentinelle

«Si je n’avais pas suivi la formation, j’aurais peut-être paniqué. Je n’aurais sans doute pas eu les bons réflexes», indique Jean-Luc, qui, au terme d’une longue conversation avec le salarié en détresse, a réussi à le calmer et à organiser sa prise en charge. «L’écoutant sentinelle est le premier maillon, celui qui alerte. Ensuite, l’objectif est de trouver les bons relais. On s’appuie sur le collectif. C’est grâce au réseau que l’on a pu aider le salarié et trouver des solutions. Il était dans une relation toxique avec son patron. Ça l’avait poussé à bout.»

Car tels sont le sens et la mission de ce dispositif : repérer les situations à risques, favoriser l’écoute et organiser ensuite le passage de relais aux professionnels ou structures compétentes (médecin, psychiatre, assistante sociale, référents MSA) en fonction de la problématique (surendettement, addiction, maladies, management toxique, etc.).

La formation pour devenir sentinelle en agriculture est ouverte à toute personne en contact avec le milieu (agriculteurs exploitants, salariés de l’agriculture ou des services à l’agriculture, actifs ou retraités, élus MSA…). En 2025, le réseau des sentinelles comptait près de 9000 bénévoles.

Détecter les signaux de détresse

Éliane Le Morzadec, ancienne gestionnaire comptable auprès d’agriculteurs, a fait partie des premières sentinelles en Bretagne.

Cette fille d’agriculteurs, qui a toujours vécu en Bretagne, a, très jeune, été sensible aux problématiques de ce milieu. «C’est un monde que j’ai vu évoluer, avec la perte progressive de certaines valeurs comme la solidarité, l’entraide… Avec aussi la baisse du nombre d’exploitations et l’agrandissement de celles qui restaient, les gens se sont retrouvés plus éloignés les uns des autres, plus isolés, avec moins de lien social.» Parmi les difficultés qu’elle a vu apparaître, l’illectronisme : «Les démarches de plus en plus numérisées, comme les dossiers de subventions de la PAC, laissent de nombreuses personnes désemparées.»

Parfois, ce sont des accidents de la vie (un divorce, le décès d’un proche) ou des difficultés sur l’exploitation qui «font vriller». Mais dans le monde paysan, on est plutôt du genre rude, taiseux. «Les gens ne vont pas faire état de leurs difficultés. Aller consulter un psy, ce n’est pas dans les habitudes», explique une autre sentinelle.

“Nous sommes formés à reconnaître ce qui relève de notre champ d’intervention et nos propres limites.”

Renaud Roussière, technicien d’insémination

À propos de l'auteur

Emmanuelle Pirat
Journaliste

D’où l’importance de former ces sentinelles à mieux détecter les signaux d’alerte et le niveau d’urgence.

« Par exemple, je peux constater un changement d’humeur, de comportement, des manifestations de colère à mon égard, de la fatigue, une pile de factures ou des courriers pas ouverts », indique Renaud Roussière, technicien d’insémination et échographe pour les exploitations bovines, également délégué et administrateur MSA pour la CFDT, devenu sentinelle en 2025. « Nous sommes formés à reconnaître ce qui relève de notre champ d’intervention et nos propres limites. Car il faut aussi prendre soin de sa propre santé mentale », ajoute Renaud, qui, sur ce point, apprécie de bénéficier d’« un bon accompagnement et de réunions régulières avec les membres du réseau ».

Entre 2023 et 2025, les sentinelles ont fait remonter et traité plus de 13 500 signalements, soit une moyenne de plus de 500 par mois. « Sur ces cas signalés, 12 % ont été orientés vers des partenaires soignants. Et les autres ont été accompagnés par les services de la MSA », tient à souligner Benoît Delarce, secrétaire national à la Fédération CFDT Agri-Agro, membre du comité de pilotage du PMEA depuis la création du dispositif. « Tout l’enjeu est d’aller vers ces personnes en détresse et de leur montrer qu’elles ne sont pas seules, qu’elles peuvent trouver un appui. »