Faire face à la détresse

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Dossier Santé mentale

Notre santé mentale peut fluctuer en fonction de notre environnement privé, social, professionnel. Si la moitié des Français déclare avoir traversé un épisode psychique difficile l’année passée, les solutions ne sauraient être seulement individuelles. Pourtant, les entreprises rechignent à prendre leurs responsabilités. 

Par Claire NillusPublié le 08/04/2026 à 14h39

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© Christophel

« Elle est fragile. » « Il est complètement parano… » Au-delà de la petite phrase, il y a souvent un manque de connaissances sur le sujet de la santé mentale. Car, au fond, de quoi parle-t-on ? L’expression, très usitée depuis la pandémie de Covid-19, reste difficile à cerner. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) relève que la fréquence des troubles anxieux ou dépressifs a augmenté de plus de 25 % dans le monde depuis la pandémie. En France, ces troubles sont la première cause d’arrêts maladie longs, selon Santé publique France.

Pour l’OMS, la santé mentale est « un état de bien-être qui permet à chacun de réaliser son potentiel, de faire face aux difficultés normales de la vie, de travailler avec succès et de manière productive et d’être en mesure d’apporter une contribution à la société ». Dans cette définition, la santé mentale n’est pas uniquement une donnée médicale ou physiologique, c’est la capacité à affronter les épreuves de la vie et à prendre sa place dans la collectivité. Cela ne signifie pas une absence de stress ou d’anxiété, mais la possibilité d’y faire face, avec ses ressources propres. Par nature, cet équilibre fluctue en permanence. Ce qui fait de cet « état de bien-être » une notion difficile à mesurer et dont les variations ont des causes multiples. 

13 millions de personnes, sans distinction de milieu social ou d’âge, présentent chaque année un trouble psychique.

Santé publique France

Traverser un deuil, mal dormir, subir un management toxique ou une trop lourde charge de travail: à quel moment parle-t-on de troubles psychiques? «Quand la détresse est intense, s’installe dans le temps et perturbe la vie quotidienne, et donc le travail», répond le docteur David Masson1, psychiatre et responsable médical du centre de réhabilitation psychosociale CURe (Centre universitaire support de remédiation cognitive et rétablissement) Grand Est Lorraine. Ce qu’il faut retenir, c’est que la santé mentale fait partie de notre santé et qu’elle évolue selon les périodes de notre existence.

Santé publique France considère que 13 millions de personnes, sans distinction de milieu social ou d’âge, présentent chaque année un trouble psychique. C’est considérable. La pensée, la mémoire, l’attention, la régulation des émotions ou du comportement en sont altérés. De son côté, le baromètre annuel Qualisocial-Ipsos publié en janvier 2026 montre que 22 % des actifs se déclarent en mauvaise santé mentale à cause de leur travail, un niveau bien supérieur à la période pré-Covid. Pourtant, ces deux mondes, le privé et le professionnel, ne se parlent pas.

« Je pourrais citer les statistiques de consommation de médicaments. Le nombre effarant de ces personnes qui, en France, seront touchées sous une forme ou une autre, une ou plusieurs fois dans leur vie, par la maladie mentale », écrit Nicolas Demorand, l’animateur vedette de la matinale de France Inter, qui a révélé sa bipolarité en mars 2025 dans un livre devenu un best-seller2.

« C’est l’omerta »

Silence, dissimulation, solitude… Ne rien dire, c’est prendre le risque d’être déclaré inapte, de perdre son emploi. En parler, c’est s’exposer à la honte et au rejet. « J’ai été hospitalisé plusieurs fois. Force est de constater que, dans la fonction publique à laquelle j’appartiens, c’est l’omerta, raconte un adhérent, fonctionnaire de catégorie A, qui préfère rester anonyme. Les malades sont stigmatisés et les étiquettes sont lourdes à assumer. Au quotidien, je ne dis rien à personne bien que je sois sous traitement. J’ai constamment l’impression de ne pas me battre à armes égales, avec des difficultés de concentration et de mémorisation, mais je fais avec. »

Il aimerait mettre ses managers au courant, cependant la crainte que ses problèmes médicaux soient divulgués à l’ensemble de son service l’empêche de parler.

“ La souffrance mentale n’est pas prise au sérieux, notamment chez les plus de 50 ans, qui sont généralement les décideurs dans les entreprises.”

Jean-Victor Blanc, médecin psychiatre à Saint-Antoine (AP-HP), à Paris.

Si tout ce qui a trait au corps mérite des soins, les troubles psychiques restent encore pris dans « un nuage de mépris, de déni et de morale », souligne Nicolas Demorand.

De fait, « la souffrance mentale n’est pas prise au sérieux, notamment chez les plus de 50 ans, qui sont généralement les décideurs dans les entreprises », observe pour sa part Jean-Victor Blanc, médecin psychiatre à Saint-Antoine (AP-HP), à Paris, et cofondateur de Pop & Psy, association destinée à dépoussiérer les idées reçues sur les troubles psychiques et à libérer la parole.

Manque de formation

Le vocabulaire de la santé mentale atteint tout de même parfois le monde du travail, notamment par le biais des représentants du personnel, qui lancent des alertes, demandent des enquêtes et votent des expertises santé et sécurité au travail. Chez les salariés aussi, la formation de premiers secours en santé mentale donne des clés pour changer le regard sur la souffrance psychique.

« Je n’y connaissais rien, reconnaît Frédéric, technicien méthodes maintenance et délégué syndical chez Laïta (1 200 employés), à Ploudaniel, dans le Finistère. J’ai appris des notions qui m’aident à détecter des signaux que je considérais comme normaux mais qui ne l’étaient pas. »

Anthony, délégué syndical dans une entreprise de menuiserie aluminium de 450 salariés située en Vendée, a lui été formé comme secouriste au travail avec une centaine d’autres personnes. Mais deux seulement ont suivi une formation de premiers secours en santé mentale. « Cela nous a servi de déclencheur. Nous avons pris conscience du manque de connaissances sur le sujet. La direction a fait de 2026 l’année de la santé mentale. Nous sommes en train d’organiser des journées de sensibilisation pour tous les salariés. »

“ Les organisations qui délaissent le sujet, ou font semblant de s’y intéresser, commencent à en payer le prix fort, indique le Dans ces structures, l’engagement s’effondre de 33 %, avec un risque accru d’absentéisme, de démissions et de turnover.”

Baromètre Qualisocial-Ipsos.

L’initiative mérite d’être soulignée alors que les chiffres sur la souffrance psychique au travail sont alarmants. En 2011, déjà, le rapport Gollac-Bodier pour la réduction des risques psychosociaux au travail avait mis en avant « les facteurs organisationnels et relationnels susceptibles d’interagir avec le fonctionnement mental », faisant de la santé mentale un enjeu majeur de santé publique.

Quinze ans après, les chiffres explosent et révèlent que stress, anxiété et burn-out sont à l’origine de 35 à 45 % de l’absentéisme au travail. « Les organisations qui délaissent le sujet, ou font semblant de s’y intéresser, commencent à en payer le prix fort, indique le baromètre Qualisocial-Ipsos. Dans ces structures, l’engagement s’effondre de 33 %, avec un risque accru d’absentéisme, de démissions et de turnover. » En somme, les salariés « tiennent » mais s’attachent moins et, surtout, aimeraient pouvoir en parler.

À propos de l'auteur

Claire Nillus
Journaliste

Mais à qui ? Rien n’est mis en place, ou bien peu, comme les cellules d’écoute psychologique. Une manière de renvoyer silencieusement la personne face à elle-même. Et comment dépasser l’approche individualisante dans le face-à-face avec le médecin du travail ? Les obligations de l’employeur concernent autant la santé mentale que la santé physique des salariés (article L4121-1 du code du travail), mais « peu d’entre eux privilégient la santé mentale par rapport à d’autres objectifs de productivité », affirme Christophe Nguyen, psychologue du travail et président du cabinet Empreinte humaine. « Seules 10 % des entreprises sont dans cet état d’esprit. Une démarche salutaire puisque, dans ces entreprises, le taux de détresse psychologique des salariés chute à 5 %, alors qu’il atteint près de 50 % dans les autres. »

Et il constate que beaucoup d’employeurs n’osent pas parler de santé mentale, comme si cela pouvait pousser à des abus. « La défiance qui pèse sur des arrêts de travail prétendument non justifiés nuit à la reconnaissance de situations de détresse et empêche les personnes de se confier », ajoute-t-il.  C’est bien dommage puisque la performance de l’entreprise en dépend et que cela permet, comme le précise l’OMS, « de travailler avec succès et de manière productive ».