“Les professionnels n’en peuvent plus”

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iconeExtrait de l’hebdo n°3802

Alors que les hôpitaux et les Ehpad affrontent une cinquième vague épidémique, la fatigue des personnels se fait de plus en plus sentir. Secrétaire générale du Syncass-CFDT (Syndicat des cadres de direction, médecins, dentistes et pharmaciens des établissements sanitaires et sociaux publics et privés), Anne Meunier insiste sur la question centrale des effectifs et appelle les politiques à se saisir de la question de la santé publique et des moyens qui lui sont alloués pour faire face à ses missions.

Par Jérôme Citron— Publié le 07/12/2021 à 13h00 et mis à jour le 07/12/2021 à 13h26

Anne Meunier, secrétaire général du Syncass-CFDT.
Anne Meunier, secrétaire général du Syncass-CFDT.© Georges Gomes/CFDT-Santé-Sociaux

Dans quel état d’esprit se trouvent les personnels alors que l’arrivée d’une cinquième vague épidémique ne fait plus aucun doute et que vient d’apparaître un nouveau variant ?

1. Établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes.

L’heure est à la morosité et à la fatigue intense. Lors des premières phases de la crise sanitaire, dans les hôpitaux, les équipes ont retrouvé l’essence même de leur travail, c’est-à-dire le sens du service public, de la santé publique. Nous n’étions plus embarrassés par des questions budgétaires, de formalisme ou d’organisation interne. Guidés par les plans blancs à l’hôpital et les plans bleus en Ehpad1, nous avons pu collectivement organiser les choses rapidement. Cela a demandé beaucoup d’investissement professionnel, mais c’était un coup d’adrénaline inédit porté par les applaudissements de la population. Cela a aussi entraîné le Ségur de la santé, avec à la clé du mieux pour le personnel. Il y avait le sentiment d’être reconnu, valorisé.
Aujourd’hui, c’est la fatigue qui domine. Les professionnels n’en peuvent plus, d’autant que le vaccin protège des formes graves de la maladie mais n’empêche pas de tomber malade. Du coup, les problèmes d’absentéisme sont toujours là, et la charge de travail est redistribuée sur un personnel lui-même en effectif réduit.

Concrètement, qu’est-ce qui se passe dans les hôpitaux ?

Pour le moment, les hôpitaux ne sont pas submergés par l’arrivée de patients. Néanmoins, les courbes sont inquiétantes, et les établissements sont contraints de remettre en place les plans blancs, c’est-à-dire de se réorganiser pour créer des unités Covid. Mais, à la différence de ce qui s’est passé lors des précédents épisodes de la crise sanitaire, cette réorganisation se révèle au moins autant due aux effectifs manquant cruellement qu’à l’anticipation d’un afflux massif de malades. Une fois de plus, donc, il faut revoir les plannings et les affectations, réactiver les cellules de crise, remettre en place des organisations de travail dérogatoires, etc. Cette mobilisation incessante use tout le monde.
Grâce au vaccin, nous n’en sommes pas à une situation comparable à celle des deux premières vagues avec des services saturés. Cependant, cela crée de nouvelles tensions et surtout cela génère de l’incertitude – d’autant que les personnels aimeraient pouvoir remplir l’ensemble de leurs missions sans que tout tourne encore autour de la Covid. Les autres patients doivent aussi être pris en charge.

Que faudrait-il faire, y a-t-il d’autres options ?

La crise sanitaire est venue s’ajouter à une autre, qui dure depuis plus de dix ans. On n’a cessé de demander à l’hôpital de s’adapter à la baisse et de réduire sa masse salariale alors même que la population française vieillit et que nous vivons de plus en plus longtemps et, c’est heureux, avec des maladies chroniques ou des handicaps qu’il faut prendre en charge.
On voit les conséquences d’une telle politique aujourd’hui. Le niveau des effectifs en rapport avec la charge de travail ne cesse de diminuer au sein des hôpitaux, et c’est un casse-tête aujourd’hui pour recruter ; les seuls remplacements deviennent impossibles. En tout premier lieu, il n’y a plus assez de médecins. En tant que directeurs, nous sommes aujourd’hui obligés de faire appel à des intérimaires qui coûtent extrêmement cher et ne peuvent jouer le rôle d’animateur d’équipe.
À la pénurie de médecins dans les hôpitaux publics s’ajoute le problème des déserts médicaux. C’est bien la question de la liberté d’installation des médecins qui conduit à cette situation délétère partout sur le territoire. Il y a clairement là un problème de santé publique, un problème citoyen, car il conduit à des pertes de chance des patients. Il est urgent de s’attaquer à ces deux problèmes si l’on veut une politique de santé publique efficace.
Et cette question du recrutement ne se limite pas aux médecins. Tous les métiers de l’hôpital sont concernés. Le phénomène gagne en particulier la profession d’infirmière. En fonction des territoires, la concurrence avec le privé – des exercices mieux rémunérés mais aussi, souvent, plus souples, moins contraignants (moins de week-ends, pas de nuits, peu ou pas de permanence des soins…) – a des effets désastreux. Il y a des appels d’air au détriment du public. Je pense par exemple à la Savoie, car il est beaucoup plus lucratif pour les habitants de ce département d’aller travailler en Suisse.
Après la fermeture de lits à l’aune de la rationalisation des moyens, des plans d’économies successifs et des restructurations imposées par les politiques publiques, les fermetures d’aujourd’hui sont essentiellement dues à un manque d’effectifs qualifiés.

Comment expliquer ces difficultés à recruter ?

Les raisons sont multiples, mais il est certain que la dégradation des conditions de travail et la faiblesse des rémunérations eu égard aux responsabilités et sujétions expliquent en grande partie la désaffection d’une part du personnel pour l’hôpital public. À titre d’exemple, il suffit de voir comment sont indemnisées les personnes qui travaillent de nuit [1,07 euro l’heure en guise de majoration de salaire pour une infirmière], le week-end ou les jours fériés par rapport à bien d’autres secteurs de la sphère publique ou privée. C’est un scandale, et je pense que le fait que nos métiers soient très féminisés explique partiellement ces écarts salariaux qui au mieux ont été maintenus, et qui au pire se sont accrus.
Nous n’en avons pas fini avec cette pandémie, et d’autres suivront. Il est temps de s’interroger sur les efforts budgétaires qui ont été demandés aux hôpitaux publics ces dix dernières années. Les politiques malthusiennes qui se sont succédé depuis plus de vingt ans, pour former des professionnels qualifiés, des médecins aux aides-soignants, en évitant de se poser la question essentielle de l’attractivité de leurs carrières de salariés en établissement, sont également en cause.

Le Ségur de la santé a quand même permis des avancées pour le personnel ?

À propos de l'auteur

Jérôme Citron
rédacteur en chef adjoint de CFDT Magazine

Assurément, et largement grâce à la CFDT, qui a su mettre en évidence les retards du secteur en matière salariale. Mais si des avancées majeures ont été obtenues pour les personnels, nous devons poursuivre notre mobilisation afin que les personnels qui n’ont pas encore bénéficié du Ségur de la santé ne restent pas au bord de la route. Je pense notamment au secteur du handicap et du social. Certains établissements vivent cruellement les effets de cet « oubli » car ils peinent à recruter et à fidéliser. Il n’est pas bon de faire des différences de traitement. La santé publique ne se réduit pas aux soins aigus. Et le fonctionnement des établissements ne se résume pas aux seuls soignants.
Plus globalement, je pense qu’il est temps de se demander collectivement ce que nous voulons comme santé publique, et s’en donner les moyens. On peut d’ailleurs s’étonner ou regretter que la santé ne soit pas encore un sujet central parmi les débats à l’approche de la présidentielle, malgré tout ce que nous avons vécu depuis le début de la pandémie. Le faible nombre de propositions, leur similarité, le manque de réflexion et d’audace désolent. Pour l’instant, une crise chasse l’autre, et l’ensemble des directeurs et cadres fait le même constat d’invisibilité. Le personnel est à bout…