“Le temps de travail se réduit et le travail s’intensifie”

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Salaires, ça coince

Économiste, professeur à l’université de Lille. Son dernier ouvrage Deux millions de travailleurs et des poussières* propose une réflexion renouvelée sur les métiers du nettoyage.

Par Jérôme Citron— Publié le 02/11/2021 à 09h03

François-Xavier Devetter est économiste et professeur à l'Université de Lille.
François-Xavier Devetter est économiste et professeur à l'Université de Lille.© DR

Peut-on affirmer que les salariés dits de deuxième ligne ont perdu en pouvoir d’achat ces dernières années ?

Il est très difficile de répondre de manière globale à cette question. En France, le mécanisme d’indexation du Smic [sur les prix à la consommation] est protecteur. Dans les statistiques, notre pays apparaît donc plutôt comme un bon élève – par rapport à nos voisins européens – quand on prend comme référence le niveau du Smic horaire.

À l’inverse, si l’on se concentre sur le niveau du revenu à la fin du mois, la situation est moins réjouissante.

Nous avons énormément de temps partiels contraints. Ces derniers se concentrent dans quatre grands secteurs : l’hôtellerie-restauration, le commerce, le nettoyage et l’aide à domicile. Les travailleurs de ces secteurs sont souvent mobilisés toute la journée mais n’atteignent pas le Smic à la fin du mois. Le temps de travail se réduit et le travail s’intensifie. Il y a une double peine. Avec le développement de la sous-traitance, ce phénomène ne fait que s’amplifier.

C’est donc au temps de travail qu’il faudrait s’attaquer, selon vous ?

Je pense qu’il faut augmenter les salaires et le niveau du Smic, mais que ce n’est pas la seule voie pour améliorer la rémunération de ces salariés. Il faut aussi structurer ces métiers, reconnaître leur spécificité, définir les compétences en jeu. Il y a un enjeu de négociations sociales car ces activités sont relativement nouvelles. On voit bien aujourd’hui que la tendance est de ne payer que le temps de travail des pics d’activité, les seuls à être comptés comme travail effectif, sans compter les déplacements, les temps d’habillage ou même les temps de repos. Ce n’est pas normal car ces temps font partie du travail. Il y a également une réflexion à mener sur la formation et la reconnaissance des qualifications.

Le client n’est pas forcément prêt à faire cet effort… Ce n’est pas lui qui décide in fine ?

À propos de l'auteur

Jérôme Citron
rédacteur en chef adjoint de CFDT Magazine

Nous devons avoir un débat collectif sur la valeur d’une heure de travail humain. Cette question se pose avec d’autant plus d’acuité qu’une partie du coût des salariés est déjà socialisée via des dispositifs comme la prime d’activité, les allègements de cotisations ou encore les allocations logement.  La puissance publique doit-elle continuer à subventionner tous ces emplois sans distinction de leur utilité sociale ?

Ne faudrait-il pas mieux au contraire augmenter des allocations comme l’allocation personnalisée d’autonomie (APA) afin que ceux qui interviennent auprès des personnes âgées dépendantes soient payés à la hauteur de leur utilité sociale ?

Pour être encore plus clair et un brin provocateur, à l’heure où le secteur de l’aide à la personne peine à recruter, est-il bien utile d’encourager fiscalement les ménages aisés à recourir à une femme de ménage ou à un jardinier ?

Est-il bien cohérent que l’État dépense autant pour participer au financement de ces services de confort alors que le financement pour revaloriser l’APA semble, lui, faire défaut ?