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Extrait de l'hebdo n°3995
Dans un contexte politique et économique incertain marqué par une forte morosité sociale, le dialogue social apparaît à la fois fragilisé mais toujours essentiel, estime Syndex dans son traditionnel baromètre sur l’état du dialogue social, dont la dernière mouture vient d’être publiée.

Comment vont les représentants du personnel ? Sont-ils satisfaits du dialogue social à l’œuvre dans leur entreprise ? Ont-ils le sentiment d’avoir assez de moyens pour le mener à bien ? Comment leur rôle est-il perçu par les salariés et les employeurs ? Autant de questions auxquelles s’efforce de répondre, année après année, le baromètre sur l’état du dialogue social en France. La huitième édition, publiée le 22 janvier dernier par le cabinet d’expertise Syndex, ne déroge pas à la règle. Réalisé auprès de 1 301 salariés du secteur privé, 400 chefs d’entreprise et DRH ainsi que 1 167 représentants du personnel d’entreprises de 50 salariés et plus, il montre, cette année encore, un écart persistant de perception entre les acteurs : là où les dirigeants attribuent une note moyenne de 7,7 sur 10 à la qualité du dialogue social, les représentants du personnel ne lui accordent que 5,1 – et les salariés 5,9.
Un dialogue social sous pression
« Le climat général est marqué par une dégradation sensible », résumait d’ailleurs Jérôme Fourquet, du département Opinion et stratégies d’entreprise de l’Ifop lors d’une conférence de presse organisée par Syndex le jour de la publication du rapport. « Si 65 % des représentants du personnel estiment encore que la situation économique de leur entreprise est bonne ou assez bonne, cet indicateur atteint son plus bas niveau depuis 2018. » Selon cet expert, la succession des crises (mouvement des Gilets jaunes, Covid-19, inflation, instabilité politique en 2024) pèse durablement sur les entreprises et nourrit des tensions sociales accrues. Difficultés économiques, surcharge de travail, incertitudes budgétaires : autant de facteurs qui rendent les négociations plus complexes et tendent les rapports de force.
Dans ce contexte, pourtant, le comité social et économique (CSE) conserve une image largement positive. Les deux tiers des salariés en ont une bonne opinion, et 63 % disent lui faire confiance pour les représenter. Cette légitimité repose en grande partie sur la proximité avec le terrain : trois salariés sur quatre déclarent connaître au moins un membre de leur CSE. Le sentiment de représentation progresse même légèrement dans le temps, signe que l’instance s’est installée dans le paysage social malgré les transformations issues des ordonnances travail.
Affaiblissement du poids de l’instance
Mais cette reconnaissance ne se traduit pas toujours par une réelle influence. La prise en compte des avis et revendications des représentants du personnel atteint une note moyenne de 4,7 sur 10 – son plus bas niveau depuis 2022. La confiance entre les acteurs et la qualité de l’information reculent également. D’après de nombreux élus, le dialogue social reste trop souvent cantonné à un cadre formel et consultatif, sans réel pouvoir de décision. « Son influence est relativement limitée », reconnaît Nicolas Weinstein, membre du comité de direction de Syndex. Parmi les évolutions prioritaires à mettre en place d’ici à cinq ans, « le renforcement du poids des avis émis par le CSE, par exemple les avis conformes, arrive en tête des priorités pour 85 % des représentants du personnel ». Nettement devant « un dialogue social au plus près du terrain (représentants de proximité, envoi direct d’e-mails aux salariés, etc.) » (64 %) ou le recentrage des réunions CSE « sur les sujets importants » (58 %).
Cela étant, l’engagement des représentants du personnel demeure fort. Neuf sur dix estiment que leur mandat leur permet de développer de nouvelles compétences, qu’il s’agisse de négociation, de communication ou de gestion. Mais cet engagement a un coût. Un élu sur deux souligne un impact négatif sur l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, et près des deux tiers estiment que leur mandat freine leur évolution de carrière. La reconnaissance de ces compétences reste très peu formalisée, ce qui complique le renouvellement des générations d’élus.
Le pouvoir d’achat, toujours en tête des priorités
Enfin, les priorités du dialogue social se concentrent largement sur les conditions de travail, les risques psychosociaux, la charge de travail et le pouvoir d’achat. Les questions de santé et de sécurité au travail restent centrales. 44 % des représentants du personnel (RP) estiment que les salariés sont exposés à des risques élevés d’accident du travail. La majorité des RP pointent aussi du doigt le manque de prise en compte des impacts sur les conditions de travail des projets présentés en CSE. La pénibilité et l’usure professionnelle apparaissent également insuffisamment prises en compte, notamment du fait d’une réforme des retraites qui allonge la durée de la vie professionnelle. Les nouvelles prérogatives du CSE en matière d’environnement et l’intelligence artificielle ont, quant à elles, été très peu investies bien qu’importantes, « faute de temps et de moyens. Les élus expliquent qu’ils avaient d’autres priorités à traiter », résume Nicolas Weinstein.
Conclusion, le baromètre pointe une certaine attente démocratique au sein de l’entreprise. « Les salariés veulent être consultés sur les sujets qui les concernent : le travail réel, les orientations stratégiques et le partage du pouvoir décisionnaire. La CFDT l’a proposé, notamment en matière d’aides aux entreprises, ce qu’on appelle nous un contrôle social interne », résumait Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT, lors des Rencontres engagées (débat organisé à Paris par Syndex au soir de la publication du baromètre).
Dans ce contexte, le dialogue social est perçu comme un levier à renforcer. « Une démocratie sociale imparfaite, certes, mais encore vivante », conclut Jérôme Fourquet, dont l’avenir dépendra de sa capacité à dépasser le simple formalisme pour devenir un véritable espace de co-construction.