Latifa Ibn Ziaten : “Rien ne me fait peur aujourd’hui”

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iconeExtrait du magazine n°477

Le maréchal des logis-chef Imad Ibn Ziaten a été tué à Toulouse, le 11 mars 2012, par le terroriste Mohammed Merah. Depuis, sa mère, Latifa, lutte contre la radicalisation et la haine avec l’association Imad pour la jeunesse et pour la paix, qu’elle a fondée. [Le 20 octobre, alors qu'elle donnait une conférence dans un collège en Centre-Val de Loire, quelqu'un a, par téléphone, menacé de tout faire sauter. Notre interview a été réalisée avant cette nouvelle menace perpétrée à l’encontre  de Latifa Ibn Ziaten. La mère de la "première victime du terroriste Mohammed Merah" poursuit sa mission sans relâche malgré tout].

Par Fabrice Dedieu— Publié le 02/11/2021 à 09h03

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© Virginie de Galzain

Neuf ans après le drame qui vous a touchée, comment vous sentez-vous ?

Plus les années passent, plus la plaie s’ouvre. Dire que la vie continue ? Oui. En mieux ? Non. Ce chagrin est profond, très profond. C’est impossible de dire « tout va bien ». On s’habille, on se maquille, on mange, on rigole. Mais, au fond de soi, ça ne va pas.

Avez-vous trouvé une forme de paix ?

Non. La seule chose que je peux dire, c’est que je me trouve en paix quand je suis en face des jeunes, lorsque je les aide, lorsque j’aide certains adultes ou lorsque je prie.

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© Virginie de Galzain

Votre combat contre la radicalisation, l’intolérance, pour venir en aides aux jeunes des quartiers défavorisés, est-il toujours aussi vif ?

Oui, et jusqu’à la fin de ma vie. Même s’il faut rester seule, je continuerai ce combat, à moins que ma santé ne suive pas. Alors, j’espère que quelqu’un reprendra le flambeau et continuera à ma place. C’est quelque chose qui me tient à cœur.

Et cette jeunesse aujourd’hui a vraiment besoin de dialogue et d’amour. Il faut s’approcher, les comprendre, les aider, les accompagner. Pour moi, c’est comme une obligation. Je ne peux pas lâcher ce que je suis en train de faire. C’est important.

Pourquoi ces jeunes ont-ils particulièrement besoin d’amour et de dialogue ?

 Ce qu’on entend à la télé, ce qu’on lit dans les journaux, c’est une chose. Mais la réalité, elle est sur le terrain. Quand on laisse ces jeunes livrés à eux-mêmes, s’ils ne sont pas aidés, accompagnés, s’il n’y a pas la présence des parents, ils sont perdus, perdus dans la République. Et c’est dommage.

C’est ça mon travail aujourd’hui, essayer d’aider ces jeunes. Même s’ils ne sont pas bien chez eux, ils peuvent trouver le bonheur avec quelqu’un d’autre. Il ne faut pas fermer les portes. Sinon, ils ne réussiront pas.

Quand vous allez à leur rencontre, que vous disent-ils ?

 Avant-hier [le 28 septembre], une jeune fille m’a déchiré le cœur. Elle m’a dit : « Ma mère, elle ne m’aime pas. » C’est dur. Je l’ai regardée, cette petite jeune fille, mignonne comme tout, adorable. Je ne la voyais pas du tout insolente ou agressive. Elle parlait tellement doucement, tellement elle avait honte de dire ce qu’elle vit. Elle m’a dit : « Je voudrais aller voir ma grand-mère, et ma mère ne veut pas, elle me l’interdit. » Quand on entend ces paroles, ça fait très mal.

Un garçon me dit aussi : « Mon père hurle sur moi du matin au soir. Tout ce que je fais est mal, rien n’est bon pour lui. Alors je préfère partir plutôt que de vivre chez lui. » Je lui dis qu’il ne faut pas partir. Il faut qu’il essaye de trouver une solution avec son papa, mais surtout ne pas partir. Il y a des enfants qui sont malheureux et on ne les voit pas. Il faut aider cette jeunesse, pour qu’elle ne tombe pas, la récupérer, la mettre dans le bon chemin.

“Quand je veux quelque chose, je me bats par n’importe quel moyen. Et je réussis.”

Latifa Ibn Ziaten

Rencontrez-vous des jeunes qui ne sont pas réceptifs à votre discours ?

Oui, il y en a qui restent hermétiques et qui me menacent. Ils viennent pour me saluer et me disent : « Ça ne sert à rien que vous soyez là. On est avec des racistes et vous venez raconter votre histoire. Ils font juste semblant. Rentrez chez vous avant qu’il ne vous arrive quelque chose. »

Je leur réponds qu’ils ne me font pas peur et que je suis là pour les aider. Un jour, ils seront peut-être derrière les barreaux et ils regretteront. Des filles, des garçons, des adultes aussi m’ont menacée. Mais ça ne me fait pas peur. Quand vous avez le cœur brisé, c’est fini. Rien ne me fait peur aujourd’hui.

En plus de votre prévention envers les jeunes, vous intervenez également dans les prisons…

Les prisons, ce n’est pas la même chose. On prend quelqu’un, on le juge, on le met dans une cellule. Il n’y a plus rien après. Et quand il sort, il ne sait plus qui il était. Parce qu’au lieu de le faire travailler, lui faire suivre une formation, lui donner une chance pour s’en sortir, on le laisse derrière les barreaux et il sort avec la rage.

Au lieu de trouver des solutions pour ceux qui ont fait de petites bêtises, on leur fait un casier judiciaire qui va les suivre toute leur vie, et les bousiller. Il faut des centres pour éduquer, orienter, au lieu d’enfermer. En prison, le condamné va rencontrer des détenus pires que lui et c’est là qu’il s’oriente vers la haine, le trafic, la drogue. La prison, ce n’est pas une bonne solution, sauf pour les grands condamnés.

Vous êtes arrivée en France à 17 ans sans savoir parler le français, vous avez travaillé dur pour vous intégrer. Pensez-vous être un modèle ?

 J’ai perdu ma mère à l’âge de 9 ans. Elle était très très courageuse. Elle a divorcé et, à l’époque, le divorce n’était pas facile. Quand je l’ai perdue, je me suis dit : « Latifa, il faut compter sur toi-même. » Parce qu’il n’y a plus rien.

J’ai vécu avec ma grand-mère qui m’a toujours dit : « Il faut savoir résister, il faut savoir être patient, il faut savoir ce que tu veux faire. Si tu arrives à faire quelque chose, ça vient de toi. » Et c’est comme ça que, quand je suis arrivée en France, j’ai cherché à m’intégrer, à apprendre. Ce n’est pas être un modèle mais j’avais le courage de ces deux femmes qui m’ont poussée. Quand je veux quelque chose, je me bats par n’importe quel moyen. Et je réussis.

Comment vivre sa double identité, entre son pays d’origine et son pays d’accueil ?

Personnellement, je la vis très bien. Quand je suis au Maroc, j’aime le Maroc, car c’est le pays où je suis née, où il y a mes racines, mes familles, où mon fils est enterré. J’aime la France, ce pays que j’adorerai toujours, parce qu’il m’a aidée à me construire, à réussir.

Aux jeunes je dis : « Quand vous êtes en France, vous êtes français. Vous avez des origines, on n’oublie jamais d’où l’on vient, chacun à son histoire. »

Si vous êtes d’origine marocaine, algérienne, il faut être fier de l’être, il ne faut pas le cacher. Mais vous êtes aussi français, il faut être fier de l’être car vous êtes nés en France. Votre identité est française. L’islam, c’est la foi, c’est la religion, vous la pratiquez personnellement, vous n’êtes pas obligés de l’imposer, vous pouvez vivre les trois sans déranger personne.

Avez-vous encore l’espoir de voir une société pacifiée ?

Bien sûr qu’il y a de l’espoir. Il faut y croire. Mais il faut que l’on travaille tous ensemble. Que chacun fasse un petit peu. L’espoir, c’est chacun de nous. On a tous cette lumière à l’intérieur de soi. Elle doit rester allumée. C’est comme ça qu’on peut donner la lumière aux autres.

A-t-on encore besoin de travailler sur le vivre-ensemble en France ?

À propos de l'auteur

Fabrice Dedieu
Journaliste

Oui, bien sûr. Quand vous allez dans certains établissements scolaires, il n’y a pas de mixité. Chaque ville a fait son ghetto. Les habitants vivent entre eux mais ils ne vivent pas avec la société. Et on doit vivre avec la société, tous ensemble. On ne doit pas avoir peur de l’autre, on doit aller vers. Le vivre-ensemble, c’est tout simple : s’ouvrir. Tant qu’on a des barrières, chacun a peur de l’autre, et la confiance n’existe pas.