L’agroalimentaire joue la montre

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Salaires, ça coince

Ce secteur fait face à une pénurie en matière de recrutement. Le phénomène n’est pas nouveau tant le niveau des salaires reste faible, avec des conditions de travail difficiles. Les branches tardent à ouvrir des négociations malgré la pression des organisations syndicales et les appels du gouvernement.

Par Marie-Nadine Eltchaninoff— Publié le 02/11/2021 à 09h03

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©REA

Si les Français ont pu continuer de nourrir leur famille en pleine épidémie, c’est bien grâce à la mo­bilisation exceptionnelle des travailleurs de l’agroalimentaire. Les 450 000 bouchers, charcutiers, boulangers, ouvriers et préparateurs divers ont fait tourner les abattoirs, les usines de transformation et la myriade de TPE et PME du secteur. Officiellement intégrés dans la catégorie des travailleurs de seconde ligne, ils attendent toujours la reconnaissance promise.

« Ils ont le sentiment d’avoir été oubliés, ils se sont pourtant adaptés à la situation, ils ont augmenté les cadences, modifié leurs horaires, ils ont accepté les risques de contamination et des conditions de travail plus difficiles », rappelle Véronique Dournel, secrétaire nationale au Syndicat CFDT des métiers de l’agroalimentaire et de l’agriculture (FGA).

30 000 emplois à pourvoir

Or ce secteur, qui a fait preuve d’une « grande résilience » pendant la crise, selon l’Association nationale des industries alimentaires, doit aujourd’hui s’attaquer à la pénurie de recrutement dont il souffre s’il veut profiter pleinement de la reprise économique.

Quelque 30 000 emplois seraient à ce jour non pourvus, un nombre qui a triplé en sept ans ; avant la crise Covid, une entreprise sur deux avait du mal à recruter. Une des principales raisons du manque d’attractivité de ces métiers, pénibilité mise à part, est le faible niveau des rémunérations.

« Dans la transformation alimentaire, suite à la revalorisation du Smic, nous avons des grilles de salaires qui commencent en dessous de ce seuil, avec parfois trois ou quatre coefficients inférieurs au Smic et à peine deux ou trois euros d’écart entre chaque coefficient, c’est très peu motivant, les gens ne restent pas », explique la responsable syndicale de la FGA-CFDT.

Les salariés des petites en­treprises en région sont les plus pénalisés, notamment les femmes, nombreuses dans les ateliers de conditionnement ou de découpe de viande. À temps partiel subi, vivant souvent loin de leur travail, elles cumulent les difficultés. Avec la hausse de l’essence et de l’électricité, ces salariées voient leur pouvoir d’achat fondre à vue d’œil.

Le gouvernement a beau multiplier les appels à ouvrir des négociations de branche, la partie patronale reste sourde. « Il s’agit de travailler sur les conditions de travail, sur le temps partiel, sur la promotion professionnelle, mais aussi sur les salaires, notamment sur ce qu’on appelle les minima de branche, a fortiori lorsque ceux-ci sont inférieurs au Smic », tentait Jean Castex, le 8 septembre, faisant explicitement référence à deux secteurs à la traîne, les hôtels-cafés-restaurants et l’agroalimentaire.

À propos de l'auteur

Marie-Nadine Eltchaninoff
Journaliste

La CFDT a, de son côté, sollicité ses interlocuteurs patronaux pour ouvrir les négociations annuelles obligatoires (NAO). « Ils ont pris acte de notre demande mais semblent très fermés sur la question des rémunérations et sur les deux autres sujets que nous souhaitons voir inscrits à l’ordre du jour : les conditions de travail et les évolutions de carrière, s’agace Véronique Dournel. Ce que nous voulons maintenant, ce sont des dates pour commencer à discuter. » 

Revenir à la table des négociations

Chez Cooperl, entreprise bretonne de 7 500 salariés spécialisée dans l’abattage et la transformation de viande porcine, la CFDT demande à revenir à la table de négociation.

La hausse de 1 % négociée au printemps dernier ne suffit plus face à l’évolution actuelle de l’inflation. « Avec des indices au ras du Smic, on ne peut plus s’en contenter, explique Olivier Louchard, délégué syndical central. Il faut être cohérent et rouvrir des négociations pour le maintien du pouvoir d’achat des salariés. » Certes, les salariés ont touché, en 2020, 2 400 euros de primes, en comptant la prime Pepa (prime exceptionnelle de pouvoir d’achat) et un intéressement lié aux bons résultats de l’entreprise.

« Ils ont eu l’impression d’avoir été récompensés et, pour l’instant, ils ne râlent pas trop, constate le délégué syndical. Mais une prime est par définition ponctuelle, nous revendiquons une revalorisation de 2 % du salaire de base. » La période Covid a laissé

des traces et durci les conditions de travail. « L’entreprise recrute tout le temps, les gens partent, les collègues sont fatigués. Nous avons été essentiels hier, qu’en est-il aujourd’hui ? »