Joël Dicker : “Les librairies sont un pilier de la démocratie”

iconeExtrait du magazine n°485

Avec La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, ce jeune auteur suisse a connu un succès critique et populaire. Il sort cette année son septième roman dans la maison d’édition qu’il a créée en 2021. L’occasion d’évoquer son combat pour faire de la littérature un levier du vivre-ensemble. Rencontre.

Par Guillaume Lefèvre— Publié le 08/07/2022 à 09h00

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© REA

Pouvez-vous nous parler de votre dernier roman, L’Affaire Alaska Sanders ?

Ce roman raconte la vie et la mort d’Alaska Sanders, une jeune femme, âgée de 22 ans en 1999, qui envisage de devenir actrice. Tout semble aller bien pour elle. Mais au lieu de poursuivre sa carrière vers New York ou Los Angeles, elle se fait embaucher dans la station essence d’un village du New Hampshire, avant d’être assassinée. L’enquête est rapidement bouclée, avant de connaître un rebondissement des années plus tard. On retrouve Marcus Goldman et Perry Gahalowood, les héros de La Vérité sur l’affaire Harry Quebert.

“On a l’impression qu’un État fort, c’est un État qui enferme, punit et ne tolère rien. Au contraire […]. Un État fort, c’est un État qui construit le vivre-ensemble.”

Dans ce livre, vous évoquez les dysfonctionnements du système judiciaire américain. Quel message voulez-vous faire passer ?

Selon moi, le système de justice américain est mal ficelé. Je ne parle même pas de la peine de mort. Regardez la Three Strikes Law [la loi des trois coups]. Si vous vous faites arrêter trois fois, même pour un délit mineur, les juges peuvent prononcer la perpétuité. Cela donne lieu à des cas absolument épouvantables. Vous avez des gens qui sont paumés, qui n’ont pas été épaulés, qui ont une vie un peu dure, qui font une ou deux conneries – que n’importe qui pourrait faire – et qui se retrouvent en taule pour le reste de leur vie. Il y a une obsession de la répression qui m’interroge. C’est pareil dans le monde entier. En France, les questions de sécurité et de la fermeté de l’État ont été au cœur de la campagne présidentielle.

On a l’impression qu’un État fort, c’est un État qui enferme, punit et ne tolère rien. Au contraire, je crois qu’un État fort, c’est un État capable d’écouter, d’entendre, de prendre en compte ceux qui ont des difficultés, qui les aide à les surmonter et à s’insérer dans la société. Un État fort, c’est un État qui construit le vivre-ensemble. Merci, d’ailleurs, à ceux qui, au quotidien, tendent la main aux autres. C’est indispensable. En Suisse aussi.

On l’oublie, on pense que nous sommes un pays « de lait et de miel », mais il y a beaucoup de précarité. On a un nombre insupportable de travailleurs pauvres qui n’arrivent pas à boucler leurs fins de mois. Ce n’est pas acceptable.

Vous vous êtes rendu à plusieurs reprises en prison pour parler de vos romans. Quel est le sens de cette démarche ?

J’ai été marqué par ces quelques expériences, du peu que j’en ai vu. Les prisons me semblent remplies de gens qui n’y ont pas leur place. Ils ont dérapé, ils ont commis des erreurs. Ce n’est pas bien, on est d’accord. Mais est-ce que l’incarcération, quand vous avez 20 ou 30 ans et que vous avez la vie devant vous, parce que vous avez vendu un peu de shit, parce que vous vous êtes un peu bagarré, est la bonne solution ? Est-ce que la prison améliore le fonctionnement de notre société ? Je ne le crois pas.

La justice est un « personnage » récurrent de vos romans. Pourquoi ?

J’ai une formation de juriste. J’ai toujours été intéressé par le fait que la justice a pour mission de comprendre. Dans mes romans, je veux expliquer aux lecteurs qui sont vraiment les personnages. Ils existent non pas à la lumière de leurs actions, mais à la lumière de la justification de leurs actions. Alaska Sanders est un polar. Il y a un meurtre, on enquête et on trouve un meurtrier, mais au fond, ce n’est pas l’enjeu.

L’enjeu, ce n’est pas de savoir qui a tué – évidemment, c’est important – mais c’est de comprendre pourquoi. La justice est une actrice tierce. Elle juge les faits. Même quand il y a des aveux, elle ne déroge pas à son obligation de comprendre.

Elle ne jugera pas en cinq minutes. Il y aura un procès dans lequel les parties s’expliqueront. Quel a été le motif ?

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©Fred Marvaux

C’est ça qui est intéressant. Parfois, c’est compliqué. Je me mets à la place des victimes, surtout quand il y a un acte violent et gratuit. Mais je trouve que cette exigence de compréhension nous ramène à notre humanité. Elle nous ramène à une possibilité de vivre-ensemble, malgré des sentiments qui peuvent être haineux. La société ne peut pas se construire sur des antagonismes.

Elle ne peut se construire que sous une forme de réparation constante, en pardonnant à l’autre.

“On a le droit d’être d’accord ou pas d’accord. En revanche, ce que nous n’avons pas le droit de faire, c’est de se taper dessus, de s’insulter ou de s’invectiver les uns les autres, sous prétexte qu’on ne partage pas le même avis.”

En tant qu’écrivain, en quoi est-ce important d’aborder ce sujet ?

Ce qui me tient à cœur, ce n’est ni de marteler ni de moraliser en disant ce qui est bien ou mal, c’est de suggérer et de laisser aux lecteurs la possibilité de se forger leur propre avis. Ensuite, on peut en discuter et en débattre. En ce moment, j’écume les librairies. Ces rencontres me permettent d’en parler directement avec les lecteurs. Je trouve que c’est un exercice un peu moins stérile que dans une émission à la télé, un format qui ne laisse pas le temps de développer son point de vue. Et puis je préfère les librairies. Ce sont des lieux importants pour moi. Je suis un militant de la librairie. Il faut les soutenir. Les libraires traversent une période difficile, parce que le pouvoir d’achat est en berne. Les gens, très inquiets du prix de l’essence, se posent deux fois la question avant de sortir acheter un livre.

C’est pour ça qu’en tant qu’auteur, je fais tout pour préserver ce pilier de la démocratie. Pouvez-vous développer ?

La démocratie repose sur deux piliers. Le premier, c’est le vote. Nous avons une responsabilité immense, qui est celle d’aller voter. À chaque fois que l’on renonce, on crache au visage de ceux qui sont morts pour que nous ayons cette liberté. On l’oublie, mais la démocratie est un régime fragile.

On le voit avec ce qui se passe en Ukraine. Quand j’entends des gens dire qu’ils ne votent pas parce que : « C’est tous des pourris », parce que : « Je m’en fous », c’est la démocratie qui est mise en danger. C’est là que les librairies jouent un rôle essentiel. Ce sont des lieux d’échanges.

La lecture, c’est l’évocation d’autres horizons, d’autres cultures, d’autres pensées. Plus on lit, plus on comprend l’autre et plus on est capable de l’accueillir comme il est, plus on est capable de vivre en ayant des opinions différentes.

C’est le grand problème, aujourd’hui, on ne parle plus de rien, parce qu’on ne veut vexer personne. Mais on a le droit d’être d’accord ou pas d’accord. En revanche, ce que nous n’avons pas le droit de faire, c’est de se taper dessus, de s’insulter ou de s’invectiver les uns les autres, sous prétexte qu’on ne partage pas le même avis. Cette société qui ne lit plus, ou qui lit moins, elle se renferme sur elle-même, elle n’est plus capable d’entendre l’autre avec ses différences.

Vous parliez de deux piliers ?

Le second, c’est la presse libre et indépendante. Elle est indispensable. On oublie la chance que l’on a, en France ou en Suisse, d’avoir une presse qui peut critiquer le gouvernement ou alerter l’opinion publique. Il y a urgence à favoriser l’achat d’une presse de qualité, parce que les gens oublient comment s’informer correctement. Je n’en peux plus d’entendre : « Je l’ai lu sur Facebook » ou « sur Instagram ».

Alors que nous assistons à une concentration dans le monde de l’édition autour d’acteurs majeurs, comme le groupe Bolloré, vous avez lancé votre propre maison d’édition au début de l’année. Pourquoi cette démarche ?

J’ai envie de créer une émulation. Je veux encourager les gens à lire. Je veux faire la promotion de la lecture en général. J’avais aussi l’impression de trahir Bernard de Fallois, mon éditeur [décédé en 2018], à qui je dois tout. Enfin, je suis attaché à mon indépendance.

Dans la création, c’est important de se sentir libre, de ne pas être lié à un contrat. Lorsqu’un journaliste a demandé à Bernard s’il allait publier mon prochain livre, il lui a répondu : « S’il n’est pas bon, je ne le publierai pas. » Je me retrouve dans cette philosophie. Ça résume ma démarche. Une démarche de qualité et d’exigence, qui est à l’opposé d’une logique commerciale qu’on retrouve dans un grand groupe, où on sort un livre parce qu’on est obligé de le faire. Comme disait Bernard : « Ce n’est pas l’auteur ou l’éditeur qui décide de la publication d’un livre, c’est le livre lui-même qui décide. »