Extrait du magazine n°523
À une époque où la culture publique ne semble plus être une priorité des élus et perd l’adhésion d’une partie de la population, Victorien Bornéat, conseiller culturel territorial, appelle à un sursaut afin d’apporter une réponse artistique et culturelle à la crise sociale et politique actuelle.

Dans votre essai*, vous dénoncez une crise de la culture en France, les attaques dont elle est la cible. Le soutien traditionnel à ce qui était jusqu’ici considéré comme un bien national se délite. Expliquez-nous…
La culture publique est aujourd’hui l’objet d’une offensive populiste inédite dont l’arme principale est la baisse des subventions – avec les cas emblématiques des régions Auvergne-Rhône-Alpes et Pays de la Loire. Plus largement, 50 % des collectivités ont diminué leurs budgets culturels. Non pas que toutes l’aient fait pour des raisons idéologiques, car les collectivités sont dans des contraintes budgétaires fortes. Mais elles dépriorisent la culture, ce qui n’est pas anodin.
Or si ces élus baissent les subventions, c’est qu’ils le peuvent, c’est que leur électorat les y autorise. J’ai voulu comprendre pourquoi le soutien à la culture se délite chez les politiques comme au sein de la population, pourquoi la dépense culturelle est délégitimée. Et trouver comment on peut inverser la tendance et reconquérir le soutien populaire.
“L’objectif qui était de transformer les pratiques culturelles des gens […] n’a pas été atteint.“
Vous montrez justement que les politiques culturelles menées depuis l’après-guerre ont échoué à toucher l’ensemble de la population, et notamment les classes dites populaires…
Reconnaissons que les politiques de démocratisation culturelle menées depuis André Malraux [ministre de la Culture entre 1959 et 1969] ont créé des choses positives : le maillage territorial des conservatoires, des théâtres, des salles de concert, etc. Nous avons aussi hérité de financements publics très importants. Mais l’objectif qui était de transformer les pratiques culturelles des gens, et notamment des classes populaires – afin qu’elles aillent spontanément au théâtre, au musée, à des concerts… – n’a pas été atteint. Les pratiques culturelles des Français n’ont pas évolué. Le bilan décevant du pass Culture, censé rendre la culture plus largement accessible aux jeunes, en est une illustration. Les écarts de fréquentation des lieux patrimoniaux entre catégories socioprofessionnelles se sont même creusés.
“Il faut donner une réponse artistique et culturelle à la crise sociale et politique que nous traversons.”
Quelles sont les raisons de cet échec, selon vous ?
Les politiques publiques n’ont pas évolué en même temps que la société. On est restés sur ce cap de la démocratisation culturelle, entendue comme « donner accès aux œuvres capitales de l’humanité », c’est-à-dire à la culture légitime issue des arts savants et de la culture lettrée telle qu’elle se définissait dans les années 1950. On réfléchit toujours en termes de « distance à combler » entre la population et les œuvres légitimes.
La question de l’ancrage de la culture est à repenser également. Regardez ces œuvres qu’on a placées au milieu des ronds-points… Ce ne sont pas ces ouvrages déposés sans lien avec les territoires ou les habitants, et avec tout ce que cela comporte de « descendant », qui peuvent faire évoluer les choses.
De même si l’on réfléchit au projet du Mucem, à Marseille. Construire un musée dans l’un des quartiers les plus pauvres d’Europe, était-ce pertinent, était-ce une réponse adéquate ? Sans compter les effets de gentrification et l’exclusion que cela a entraînés… Car on voit clairement que ce ne sont pas les habitants du quartier qui fréquentent ce musée.
Qu’entendez-vous par l’idée de « riposte populaire » défendue dans votre essai ?
Je propose que soit menée une politique du dépassement. Il faut en finir avec ces catégories culturelles classiques : culture savante d’un côté, culture populaire de l’autre. Ces frontières se sont aujourd’hui estompées. À nous d’inventer un nouvel espace artistique, une culture publique qui emprunte à tous les répertoires, à tous les registres, à l’image de ce que nous avons vécu lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques à Paris, en 2024. Il faut donner une réponse artistique et culturelle à la crise sociale et politique que nous traversons.
* L’Exclusion culturelle. Manifeste pour une riposte populaire, Victorien Bornéat. Postface du metteur en scène et plasticien Mohamed El Khatib. Éditions du Faubourg, en partenariat avec la Fondation Jean-Jaurès, 144 pages.