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Florence Aubenas : Au plus près des gens

iconeExtrait du magazine n°488

Grand reporter à Libération puis au Monde, Florence Aubenas n’a pas son pareil pour raconter une histoire, pour donner une voix à ceux qui n’en ont pas. En Ukraine, dans les Cévennes sur un rond-point ou au coin de la rue, ses articles privilégient toujours le temps long, l’attention et la proximité. Rencontre.

Par Guillaume Lefèvre— Publié le 02/12/2022 à 10h00

Florence Aubenas
Florence Aubenas© Opale Plus

Alors que vous couvrez la guerre en Ukraine et que les fake news pullulent, vous avez déclaré qu’il fallait gagner « la guerre de l’info ». Comment s’y prend-on ?

Gagner une guerre, c’est très compliqué. Celle de l’information comme les autres guerres. C’est un engagement de tous les jours de la part des journalistes à être vigilants et professionnels. C’est avoir une exigence de vérification des informations, de recontextualisation des évènements et des faits. C’est un engagement des journaux à faire attention à ce qu’ils publient sur leurs sites. C’est aussi une exigence de proximité. Il faut être au plus près de celles et ceux dont vous parlez. Il faut porter une attention à chacun des mots que vous employez. Perdre la guerre de l’information est très facile et très rapide. La regagner est très long et très incertain. Aujourd’hui, l’information arrive de partout. Vous n’avez pas besoin d’attendre 20 heures ou d’aller au kiosque acheter votre journal. En tant que journalistes, nous pouvons agir. L’éducation aux médias est essentielle. Il faut s’éduquer et éduquer à cette nouvelle façon de recevoir l’information. Il faut aller dans les écoles et aider à apprendre le maniement de ces nouveaux outils. Mais tout n’est pas noir, il y a des chaînes, des médias alternatifs, des podcasts qui sont en plein essor grâce à internet. C’est une grande chance pour la presse et pour l’information, ça déverrouille les débats, à condition, évidemment, de savoir faire le tri. Le risque, c’est que certains contenus vous confortent dans ce que vous pensez et vous fournissent des arguments fallacieux.

Cela devient difficile d’exercer le métier de journaliste ?

Aujourd’hui, la presse a mauvaise presse. Voir des journalistes de télévision se promener avec des gardes du corps dans certaines manifestations, c’est quelque chose que je n’aurais jamais pensé vivre un jour en France. Je pensais que c’était quelque chose d’impossible. Malheureusement, c’est possible. On sent une défiance. Maintenant, souvent, le premier réflexe [de mon interlocuteur] quand je me présente en tant que journaliste, c’est : « Madame, je n’ai rien à vous dire. » Quand j’ai commencé, il y a trente ans, ça ouvrait toutes les portes. En temps de guerre, c’était un bouclier et, dans la société française, c’était un passe-partout. Aujourd’hui, c’est le contraire. Sur un terrain de guerre, vous êtes une cible et, en France, ça vous ferme des portes. Donc, oui, c’est de plus en plus dur.

Florence Aubenas, journaliste, reporter, écrivain.
Florence Aubenas, journaliste, reporter, écrivain.© Opale Plus

“Lorsque vous couvrez la guerre, il ne faut pas montrer seulement le combat mais aussi les conséquences pour la population, sur la société.”

Vous avez changé certaines de vos habitudes ?

Je fais quelque chose que je ne faisais pas il y a dix ans. D’ailleurs, si vous m’aviez demandé de le faire, je vous aurais répondu jamais. Je fais relire les citations que j’utiliserai aux personnes que j’interviewe, pour être certaine qu’elles s’y retrouvent, du moins celles qui ne sont pas des professionnels de la communication. J’essaye de faire des petites choses pour faire comprendre à ceux que j’interviewe que leur parole est importante.

Pourquoi une telle défiance ?

Si ce phénomène est lié à beaucoup de facteurs, il est aussi lié à la presse elle-même. Elle a parfois été extrêmement arrogante et a privilégié l’entre-soi. Aujourd’hui, ça lui revient en plein visage.

Comment faire pour inverser la tendance ?

C’est très compliqué mais il n’y a pas de secret. En tant que journaliste, il faut occuper le terrain. On reproche souvent aux personnes qui sont aux manettes d’être déconnectées. L’intérêt d’aller sur le terrain, c’est justement de pouvoir connecter la réalité à un évènement. En reportage, il faut savoir perdre du temps, il faut savoir rester longtemps. Surtout, il faut incarner les choses. Je suis pour ce qu’on appelle « la diplomatie des montagnes », par opposition à « la diplomatie des villes ». C’est-à-dire celle qui va sur le terrain et qui ne se contente pas de traiter l’information abstraitement en appelant trois personnes, des diplomates, des dirigeants ou des superstructures. Partout, la dimension humaine et incarnée est la plus importante. Il est essentiel de ne pas montrer des évènements hors-sol. Le problème, souvent, c’est qu’avec les articles qui traitent de la guerre, d’un fait divers ou d’une grève, on traite l’évènement en oubliant ce qui se passe autour. Ce qui, à la longue, tue la presse et ruine sa réputation, c’est l’effet zoom.

C’est-à-dire ?

Il faut montrer que sur n’importe quel type d’évènement, il y a un contexte et il y a des gens impliqués plus largement. Lorsque vous couvrez la guerre, il ne faut pas montrer seulement le combat mais aussi les conséquences pour la population, sur la société. Lorsqu’il y a une grève quelque part, il ne faut pas fermer l’objectif sur ce conflit sans regarder tous les tenants et aboutissants. On gagnerait à faire des plans plus larges. Cela devrait être la même chose lorsqu’un média traite un sujet dans les quartiers dits difficiles. Le nombre de fois où j’ai vu des journalistes – et je ne stigmatise pas la profession, je l’adore et je n’essaye pas de m’en éloigner – lorsqu’ils sont en reportage et qu’ils veulent trouver un « jeune de banlieue » (je mets mille guillemets), ils éliminent de fait tous les autres habitants. À la fin, si on lit les journaux, on a l’impression que certains quartiers seraient peuplés essentiellement de jeunes hommes de 15 à 35 ans et de jeunes femmes voilées. Évidemment, ce n’est jamais le cas. Il y a des enfants, il y a des personnes âgées, il y a des familles. C’est ça qui est exaspérant.

Pour une expérience de terrain, en 2009, vous vous faites embaucher en tant qu’agent d’entretien. Un reportage au long cours publié sous le titre Le Quai de Ouistreham. Pouvez-vous revenir sur la genèse de cette enquête ?

C’était en 2008, alors que la crise financière et économique frappait la France. J’avais l’impression que nous rentrions dans une nouvelle ère. Je me suis demandé comment moi qui n’étais pas spécialiste de ces sujets, je pouvais traiter cette actualité. J’ai choisi l’immersion. C’est comme ça que je suis allée m’inscrire au chômage sans dire que j’étais journaliste. Je voulais montrer ce qu’il se passait pour quelqu’un considéré comme la moins employable, une femme de plus de 50 ans et sans diplôme. Évidemment, un reportage sur les femmes de ménage à Ouistreham, vous le faites en une semaine en tant que journaliste, mais vous le faites sur un an dans ces conditions. Parfois, il n’y a pas de raccourci possible, il faut prendre la voie longue pour raconter correctement les choses. Ça me semblait essentiel de ne pas révéler mon métier. C’est quelque chose que vous savez d’ailleurs très bien dans le syndicalisme. Quand vous arrivez quelque part et que vous demandez à une personne de vous parler de ses conditions de travail, elle va rarement raconter les choses spontanément. Les gens craignent de se faire virer et ça les met dans une situation de danger.

La question des inégalités sociales est très présente dans vos écrits.

Les inégalités sociales sont au cœur des problèmes et des très grandes disparités qui existent en France. Les inégalités de sexe aussi. Elles concernent tous les domaines, comme la santé ou l’éducation, qui sont censées être des piliers de la nation. Comment peut-on aujourd’hui penser que tous les élèves sont égaux ? L’égalité, qui est pourtant dans la devise française, n’a jamais été autant malmenée, selon qui l’on est, selon qui sont nos parents, notre origine. C’est tout ça que je veux montrer jour après jour en allant sur le terrain. Que ce soit en Ukraine ou à Ouistreham, c’est tout aussi important.

Que voulez-vous dire ?

Il ne faut pas se mettre en tête et se dire –  et ça a été mon cas quand j’étais jeune journaliste  – que plus on va partir loin, plus l’évènement fera la une ; plus c’est dangereux, plus je suis journaliste. C’est complètement faux. C’est une illusion. Le journalisme est le même quel que soit le terrain, un procès d’assises, à Ouistreham ou en Ukraine. La différence, c’est le danger. Il faut s’habituer à ça. Il faut ne pas avoir peur mais, globalement, notre travail est le même : parler du vécu et des réalités des gens. Et c’est ce que j’aime dans le métier.