Établissement français du sang : le grand ras-le-bol

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iconeExtrait du magazine n°476

Surmenage, manque de reconnaissance, précarité… Les personnels de l’Établissement français du sang sont à bout. À Cestas (Gironde), si certains affichent leur détermination à poursuivre leur mission de service public, d’autres envisagent de renoncer.

Par Guillaume Lefèvre— Publié le 01/10/2021 à 08h00

Infirmières de l'EFS sur un point de collecte de sang à Cestas, en Gironde.
Infirmières de l'EFS sur un point de collecte de sang à Cestas, en Gironde.©Michel LeMoine

Il est 14 heures en ce mois de juillet, le deuxième été vécu sous la pandémie de Covid. Tiphaine, Jamila et Aurélie, toutes les trois infirmières, s’affairent pour installer le matériel et les équipements qui serviront à la collecte de sang réalisée dans la salle polyvalente de Cestas, petite ville de 17000 habitants, à une trentaine de minutes de Bordeaux.

Lits, matériel informatique et médical, elles déchargent les caisses par dizaines et installent les tables d’enregistrement et autres chaises ; de la manutention intensive lors de laquelle les risques d’accidents sont accrus, par exemple à cause de l’énorme câble qui traîne au sol et rend pénible la circulation des chariots. 

À l’Établissement français du sang (EFS), les salariées – 73 % des personnels de l’EFS sont des femmes – font preuve d’une grande polyvalence en collecte mobile. Si le rituel de l’installation est bien établi, il nécessite une extrême vigilance et une adaptation à toute épreuve. Il aura fallu une vingtaine de minutes à s’échiner sur le compteur électrique pour que l’éclairage du gymnase fonctionne enfin.

Un aléa auquel sont habituées ces professionnelles, qui sillonnent jour après jour les routes du département de la Gironde. Malgré cet imprévu, après trois quarts d’heure d’installation, l’équipe de l’EFS est prête à accueillir dans de bonnes conditions les 125 donneurs bénévoles qui se sont inscrits pour la journée au point de collecte.

“On ne nous considère pas comme des personnels de santé. On ne reconnaît pas la valeur de nos diplômes.”

Aurélie, infirmière

« On démarre à temps », souligne une infirmière. Toutefois, conséquence immédiate de ce contretemps, la pause de trente minutes a été réduite à peau de chagrin. « Il suffit d’un grain de sable pour enrayer la machine », souffle Jamila, salariée de l’EFS depuis 2008.

« Nous n’avons pas vraiment de visibilité sur nos horaires, on peut rentrer à 23 heures, alors qu’on était censé terminer une ou deux heures plus tôt », confie une infirmière qui entend quitter l’EFS dans les semaines à venir.

« On sait quand on arrive mais on ne sait jamais quand on repart. C’est très compliqué d’organiser sa vie de famille, le planning des nounous… », ajoute une autre. Un donneur qui fait un malaise ou les clés d’une salle qui arrivent trop tard repoussent d’autant l’heure de la fin de journée.

« Malheureusement, cela est symptomatique de ce qui ne fonctionne pas, s’attriste Xavier Jacob, délégué syndical régional de Nouvelle-Aquitaine. Les dysfonctionnements sont nombreux. »

Les raisons de la colère

Salaires déconnectés du marché du travail, plannings modifiés au dernier moment, horaires régulièrement dépassés, conditions de travail pénibles (manutention, déplacement…), les salariés disent leur ras-le-bol.

Autant de raisons qui ont poussé la CFDT, première organisation de l’EFS avec 49,75 % des suffrages (FO est à 28,47 % et la CFE-CGC à 21,78 %) et forte de 750 adhérents, à mener plusieurs journées de grève depuis plus d’un an. Signe que le malaise est général, le taux de participation à ces journées d’action frôle les 50 %.

« Il faut arrêter de considérer que notre travail est une vocation, un sacerdoce ou un don de soi, tonne Aurélie. Nous faisons un métier qui doit être reconnu comme tel. Nous voulons être respectés. » L’absence de revalorisation salariale lors du Ségur de la santé a fait des ravages sur le moral des personnels.

« On ne nous considère pas comme des personnels de santé. On ne reconnaît pas la valeur de nos diplômes, déplore Aurélie, elle aussi infirmière. De toute façon, c’est aberrant de devoir attendre qu’il y ait une pandémie mondiale pour penser à reconnaître notre engagement et notre utilité sociale. »

À propos de l'auteur

Guillaume Lefèvre
Journaliste

« On est au cœur de la chaîne de soins. S’il n’y a pas de délivrance de poches de sang à l’hôpital, c’est tout de suite la catastrophe », insiste Benoît Lemercier, délégué syndical central. « Nous sauvons des vies, rappelle, presque comme une évidence, Jamila, avant d’entamer sa prise de poste. J’aime mon métier. Je me sens utile, mais je suis en colère. Je suis blessée. »

« On se dirige vers une grosse vague de départs, il y a beaucoup de collègues qui renoncent », constate Tiphaine. « Beaucoup sont d’ailleurs des intérimaires qui peuvent décider de partir du jour au lendemain », ajoute sa collègue. « Nous ne sommes pas sereins sur l’avenir de l’EFS, conclut Xavier Jacob. Si rien ne change, à terme, c’est l’autosuffisance en sang du pays qui est menacée. »

L’EFS, comment ça marche ?

L’Établissement français du sang est à la fois un établissement public à caractère industriel et commercial (Epic) et un établissement public administratif (EPA). Quelque 8 600 salariés relèvent du droit privé tandis que 400 autres sont des agents publics. « L’EFS n’est rattaché à aucune branche professionnelle et a donc sa propre convention collective depuis 2001, explique Benoît Lemercier. Celle-ci doit être révisée tous les cinq ans. Par choix de notre direction/tutelle, elle ne l’a pas été depuis plus de treize ans ! »

Une mission essentielle

En plus de la collecte de sang, l’EFS réalise des activités de soins ou de recherche ainsi que des actes de biologie médicale (l’EFS est le premier laboratoire de biologie médicale de France avec 522 millions d’examens réalisés par an). Il existe 140 sites fixes répartis sur le territoire national et 40 000 collectes mobiles sont organisées chaque année. « Infirmiers, techniciens de laboratoire, chauffeurs, médecins ou métiers supports, il existe une extrême diversité d’emplois (plus de 130), insiste Benoît Lemercier. Ils garantissent, tous ensemble, à la France son autosuffisance en produits sanguins labiles. » En France, quelque 10 000 dons quotidiens sont nécessaires pour soigner les malades.