“La peur et la pression psychologique étaient notre lot quotidien”

temps de lectureTemps de lecture 6 min

iconeExtrait de l’hebdo n°3793

Au Prat, à Oradour-Saint-Genest (Haute-Vienne), la CFDT s’est implantée il y a quelques mois au sein de l’Institut thérapeutique éducatif et pédagogique Suzanne-Léger. Dans cet établissement médico-social public, les agents sont soumis à des conditions de travail dégradées, à des pressions psychologiques et se sentent abandonnés par les autres organisations syndicales. Le défi à relever est grand pour la jeune section CFDT, mais elle peut compter sur l’indéfectible soutien du Syndicat Santé-Sociaux 87.

Par Guillaume Lefèvre— Publié le 05/10/2021 à 12h00

Au centre, en blanc, Fabienne Deconchat (secrétaire du Syndicat Santé-Sociaux 87) ; à droite, Maryline Breuil (militante arrivée depuis peu qui a fait entrer la CFDT dans l’établissement) et Éric Sidobre (trésorier adjoint du Syndicat Santé-Sociaux 87).
Au centre, en blanc, Fabienne Deconchat (secrétaire du Syndicat Santé-Sociaux 87) ; à droite, Maryline Breuil (militante arrivée depuis peu qui a fait entrer la CFDT dans l’établissement) et Éric Sidobre (trésorier adjoint du Syndicat Santé-Sociaux 87).© Syndheb

« Peur », « trouille », « angoisse » : les agents usent de ces différents termes pour qualifier l’atmosphère dans laquelle ils évoluent depuis plusieurs années. Au sein de l’Institut thérapeutique éducatif et pédagogique (Itep) Suzanne-Léger règne un climat exécrable, alors que la mission de ses 65 agents est essentielle : ils accueillent des enfants, des adolescents et de jeunes adultes qui présentent des troubles du comportement nuisant à leur parcours scolaire et les pénalisant dans leur accès à un apprentissage de qualité.

Une longue liste de griefs

« C’est un enfer », résume un agent. Non-reconnaissance des diplômes, multiplication des CDD (la moitié des agents sont en contrats courts), menaces implicites de non-renouvellement, fiches de poste non respectées, plannings communiqués la veille pour le lendemain ou encore propos misogynes… : tout y passe ! Face à ces agissements quotidiens, les deux organisations syndicales encore présentes dans l’établissement répondent aux abonnés absents dès qu’il s’agit de faire remonter une question à la hiérarchie ou à la direction. Voilà pour l’état des lieux. Pas de quoi décourager Maryline Breuil, agente qui travaille dans la structure depuis dix-sept ans et a décidé de rejoindre la CFDT – mais aussi de la faire entrer au sein de l’établissement – en début d’année. « Je n’ai plus peur, prévient-elle ; ça dure depuis trop longtemps ! »

La création de cette section CFDT ne doit rien au hasard. Elle est le fruit des multiples tournées organisées dans les établissements de santé du département par les équipes du Syndicat Santé-Sociaux 87. « C’est grâce à nos tractages mensuels que Maryline nous a contactés », explique simplement Fabienne Deconchat, la secrétaire du Syndicat Santé-Sociaux 87. Il a fallu gagner la confiance. Un travail de terrain et de proximité qui paye. Pour accompagner au mieux la jeune équipe, des contacts physiques ou téléphoniques sont organisés de façon quasi hebdomadaire, et les visites sur site s’enchaînent à un rythme soutenu. Une nécessité vu la situation…

La nouvelle section doit convaincre de son utilité

Reste maintenant à la CFDT de transformer l’essai et ne pas décevoir les attentes des agents. Premier chantier pour Maryline et les adhérents qui ont rejoint la section : convaincre les collègues qu’il ne s’agit pas d’un coup d’épée dans l’eau. « Nos collègues ont trop souvent été déçus, se sont plusieurs fois sentis abandonnés et trahis par les syndicats. Ils doivent savoir que leur parole compte. Si on lance quelque chose, il ne faudra pas s’arrêter en route », prévient, amer, un agent venu porter la parole de ceux qui n’ont pas osé venir.

« Tout est à faire, on part de très loin », poursuit Éric Sidobre, trésorier adjoint du Syndicat Santé-Sociaux 87, chargé du suivi de l’Itep. Alors que l’omerta pourrit le quotidien des agents, la CFDT peine encore à les réunir et à communiquer. Si la première réunion d’information a bien rassemblé une bonne vingtaine de participants, les tentatives suivantes n’ont pas connu le même succès. De fait, la direction a multiplié les sous-entendus, tentant ainsi de nuire à la force de changement que représente la CFDT. De fait, les pressions ne sont pas rares au Prat. Elles s’ajoutent aux brimades et humiliations. Les larmes des agents coulent souvent, tout le monde s’accroche comme il peut.

« Il y a une grande violence dans les propos, une sorte de harcèlement institutionnalisé », affirme un agent. « Plusieurs collègues m’ont rapporté des propos suicidaires », ajoute un autre. « On attend sans cesse de savoir ce qui va nous tomber dessus », résume l’une des participantes. « On est toujours en train de penser aux prochaines vacances », rebondit sa voisine. Il en va de même lorsque les personnels sont confrontés à des situations professionnelles difficiles. « Nous accueillons un public spécifique, rappelle un quadragénaire ; lorsqu’un évènement indésirable se produit, nous ne sommes pas soutenus. »

La construction d’une solide stratégie syndicale

« Malgré cela, les agents sont consciencieux, font leur boulot et répondent présents », insiste Maryline. « Il y a encore peu de temps, la peur de perdre son boulot l’emportait sur tout le reste, ajoute une éducatrice spécialisée qui enchaîne les CDD et attend – en vain pour l’instant – d’être titularisée. Mais on est venu dire stop. On veut que ça bouge. On en a marre d’être pris pour des larbins. » Les contrats courts contribuent d’ailleurs largement au mal-être des personnels.

« Nous sommes déterminés, insiste Maryline. Avec l’appui du syndicat, on se sent plus forts. Nous ne sommes plus seuls. » Ensemble, ils sont allés rencontrer la direction. Planning, effectif, concours… : la CFDT a multiplié les demandes. Bien qu’elle se soit heurtée au mutisme de l’employeur, elle a poursuivi son action. Après ce face-à-face, la section a rédigé, avec l’appui du syndicat, un courrier à l’intention de la direction. L’ensemble des questionnements ont ainsi été mis par écrit et de nouveau adressés à la direction… sans que soit donnée la moindre réponse. Qu’à cela ne tienne, le syndicat s’est adressé à l’Agence régionale de santé, qui a pris acte. Cette dernière a convoqué la CFDT et la direction en vue de confronter les deux camps. Ainsi est arrivée la première victoire de Maryline, épaulée par le Syndicat Santé-Sociaux 87.

À propos de l'auteur

Guillaume Lefèvre
Journaliste

« La route est encore longue, prévient Fabienne, mais nous la ferons ensemble. Nous allons accompagner notre section et l’aider dans la mise en place de sa stratégie. » À moyen terme, le syndicat n’oublie pas non plus les élections professionnelles de décembre 2022, une échéance pas très éloignée. Au Prat, la CFDT a un peu plus d’un an pour faire preuve de son utilité et convaincre les agents du bien-fondé de voter pour elle !