[Dossier 1/2] Politique de la ville : Zones non prioritaires abonné

Quarante ans après les premiers « plans banlieues », la vie quotidienne dans les cités n’a guère changé. Cet échec s’accompagne d’un désintérêt inquiétant de la classe politique pour le quotidien des six millions d’habitants des quartiers dits sensibles.

Par Anne-Sophie Balle, Guillaume Lefèvre, et Jérôme CitronPublié le 28/10/2019 à 08h27

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Depuis qu’un trafiquant s’est introduit dans l’établissement de leurs enfants le 13 mai dernier, ces mères de Saint-Denis (au nord de Paris) ont pris les choses en main. Chaque matin, elles se relaient pour former un cordon sanitaire entre l’école et le reste de la cité en prise avec un trafic de drogue endémique. Le geste peut paraître dérisoire. Il est pourtant symptomatique du sentiment d’abandon que vivent les habitants des quartiers populaires.

Déjà en octobre 2017, une poignée de maires lançaient l’Appel de Grigny pour dénoncer la situation dans les territoires sensibles ; un cri d’alarme vite oublié. Le rapport commandé à l’ex-ministre Jean-Louis Borloo et présenté par beaucoup d’acteurs locaux comme le « plan de la dernière chance » sera torpillé quelques mois plus tard par le chef de l’État. Énième écueil d’une politique de la ville qui ne trouve pas sa voie.

[REPORTAGE]

VLB maxnewsworldthreeVilliers-le-Bel panse ses plaies

Frappée par des émeutes en 2007, cette municipalité du Val-d’Oise tente de relever la tête. Malgré les aides publiques, un constat s’impose : le quotidien des habitants ne s’est guère amélioré.

Nous bénéficions de tous les dispositifs de politique de la ville depuis quarante ans ! L’État ne nous a pas abandonnés… mais il se contente de nous maintenir la tête hors de l’eau ! Quand on reçoit une aide d’un côté, on nous en retire une de l’autre », confie Jean-Louis Marsac, maire de Villiers-le-Bel […] (Cliquez pour lire la suite)

 

Depuis quarante ans, treize plans se sont succédé pour tenter d’améliorer la situation dans les quartiers dits sensibles, sans réel succès… De plans Marshall morts nés en appels à la mobilisation générale, « la politique de la ville s’est à la longue éparpillée, complexifiée et a quasiment disparu », analysait Jean-Louis Borloo dans son dernier rapport.

On dénombre aujourd’hui 1500 quartiers prioritaires de la politique de la ville où vivent six millions de personnes – l’équivalent de la population cumulée des dix premières villes de France – et où se concentrent toutes les fragilités. « Si l’on prend les trois volets centraux de la politique de la ville que sont l’emploi, la délinquance et le logement, rien n’est réglé ! », résume le sociologue Michel Kokoreff. Le taux de chômage y est trois fois supérieur à la moyenne nationale. Il n’est pourtant que la partie visible de la précarité qui règne dans ces quartiers, et qui s’ajoute à tous les autres indicateurs socio-économiques : le décrochage scolaire, la santé, l’absence des services publics…

« Le volet sécuritaire, qui s’est intensifié après 2002, n’a pas fondamentalement changé la donne. On se tire toujours dessus dans les banlieues de Lyon ou dans les quartiers nord de Marseille, le trafic de cannabis est roi et les gamins sont détournés de l’école dès 13 ans pour aller rejoindre les guetteurs », poursuit le sociologue, auteur de Refaire la cité, l’avenir des banlieues (éd. Seuil).

Une politique urbaine sans politique sociale

Dire que rien n’a été fait est abusif. Les grands programmes de rénovation urbaine ont, il est vrai, modifié la physionomie des cités, comme à Vaulx-en-Velin, à l’est de Lyon (théâtre de tensions urbaines au début des années 90), où les habitants ont vu leur quartier se transformer à coups de démolition de barres d’immeubles. Pour autant, l’objectif de « mixité sociale » et de réduction des « concentrations ethniques », clamé haut et fort par les gouvernements successifs, n’a pas été atteint.

Une politique urbaine sans politique sociale en somme. Le problème tient à la diversité des situations locales : quand une petite partie ouest de la Seine-Saint-Denis profite du développement économique, la grande majorité reste enclavée et sinistrée, à l’image de Clichy-sous-Bois. Tout cela contribue au sentiment généralisé d’un grand gâchis. Las, les habitants des quartiers n’y croient plus. Fait inquiétant, la stigmatisation de ces quartiers populaires, alimenté par les médias, les réseaux sociaux et par certains politiques, aboutit à un courant de désolidarisation d’une partie de la société et à un recul de l’idée même qu’il faille faire quelque chose vis-à-vis de ces territoires (lire l’interview ci-dessous).

Face à ce phénomène, il devient urgent de changer d’approche, estiment aujourd’hui chercheurs et professionnels du terrain qui appellent à s’appuyer sur le fourmillement d’initiatives citoyennes ou associatives. Comment…

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