Chez Socotec, le sens du travail se fissure dangereusement

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iconeExtrait de l’hebdo n°3823

Depuis la filialisation du groupe en 2018, le climat social se tend dans l’organisme de contrôle et de prévention des risques (OCP). Digitalisation à outrance, charge de travail incontrôlée, et mépris du dialogue social forment un cocktail explosif. Les élus tirent la sonnette d’alarme.

Par Anne-Sophie Balle— Publié le 10/05/2022 à 12h00

Malgré les sourires, le climat social reste tendu chez Socotec.
Malgré les sourires, le climat social reste tendu chez Socotec.© DR

1. Technique financière d’achat d’entreprise.

La corde tient encore. Mais à trop tirer, elle finira par rompre. Ce 3 mai à Guyancourt (Yvelines), les 25 élus CSE et délégués syndicaux de Socotec sont amers. Comme chaque mois, ils se réunissent pour faire le point sur la situation des différentes filiales et des 5 000 salariés qui les composent. « Plus on avance dans les réorganisations et les LBO 1, plus ça devient difficile », lâche le coordinateur CFDT Sylvain Barbel. A sa création en 1953, Socotec était une coopérative d’ingénieurs créée pour effectuer le contrôle technique de la construction détenue à 100 % par ses salariés. Son expertise faisait sa notoriété. « Aujourd’hui, nous sommes devenus une boîte de prestation de services embarquée dans la course au moins-disant social. » En 2021, Socotec passe la barre symbolique du milliard d’euros de chiffre d’affaires, soit un doublement de sa taille en cinq ans à peine. La stratégie impulsée fin 2016 par sa nouvelle direction a pour ambition de faire de Socotec le leader mondial du testing, de l’inspection et de la certification des biens et des personnes. « Faire plus vite, plus simple et plus court a servi de ligne directrice », confiait d’ailleurs, il y a quelques semaines, son président exécutif, Hervé Montjotin, à nos confrères du Figaro… « Au prix des salariés, de la sécurité des personnes et des bâtiments pour lesquels nous sommes missionnés par nos clients », estiment aujourd’hui les élus CFDT.

15 à 18 % de turn-over

Dans l’ensemble des filiales (construction, équipement, environnement, gestion, formation...) le climat social se tend, les conditions de travail se dégradent. « La course à la rentabilité nous a fait perdre de vue le reste, et sous la pression des managers, on a le sentiment que la productivité passe désormais avant la sécurité », abonde Jonathan Vincent, délégué syndical Socotec Equipement. Actuellement, la moitié des effectifs a moins de 5 ans d’ancienneté. Le turn-over s’accélère et atteint 15 et 18 % selon les filiales. « Du jamais vu », selon les plus anciens. Les niveaux d’embauche, eux, sont de plus en plus bas, et Socotec n’hésite plus à aller chercher des personnes sans qualification métier. « Le mois dernier, un brancardier et un menuisier ont été embauchés comme techniciens dans la filiale Equipements, avec en tout et pour tout une formation de quelques jours en distanciel pour apprendre le métier », appuie un élu.

Temps de travail dissimulé

Les indicateurs sur la charge de travail ne sont guère plus rassurants. Ici aussi, les chiffres partagés par les élus parlent d’eux-mêmes : sur l’année 2021, la CFDT a dénombré 6 000 jours de RTT et CP non pris par les salariés. « Certaines assistantes commerciales enregistrent une centaine d’heures supplémentaires que la hiérarchie leur demande de ne pas déclarer puisqu’elle ne leur a pas officiellement demandé de les faire », témoigne Chantal Cozette, coordinatrice groupe. De fait, il n’existe pas chez Socotec d’outil de mesure réel du temps ou de la charge de travail. « C’est comme cela que pendant la période de confinement, de nombreux salariés ont continué leurs activités depuis leur domicile, alors que Socotec touchait les aides de l’Etat. » L’enquête menée par le CSE auprès des 400 salariés de la filière Environnement sur la période d’activité partielle de longue durée recueille plus de 60 % de réponses. « Mais la direction a prétexté un vice de procédure pour considérer l’enquête inexploitable, nous menaçant de porter plainte si nous diffusions les résultats », commente Fetta Boumaza, élue CSE Environnement.

Pas d’ouverture au dialogue

Devant l’explosion des burn-out et RPS liés à la charge de travail et à la dégradation des conditions de travail, la CFDT alerte, menace quand il le faut. Mais les actions mises en place restent sporadiques et locales, sans jamais remettre en cause collectivement le mode de fonctionnement de l’entreprise. « La direction joue au pompier de temps en temps mais conteste nos chiffres et nous reproche de noircir le tableau, ce qui ne les met pas en position d’ouverture au dialogue », assène Fetta. Sans CSE central, le dialogue social dans l’entreprise est très chaotique et le poids des CSE inexistant. « Les documents sont transmis le jour des plénières et des avis rédigés par les élus qui ne sont pas pris en compte. On est une chambre d’enregistrement », poursuit un élu.

La mise en place d’une gestion des emplois et des parcours professionnels (GEPP) assurant la mixité des métiers offrirait, sinon des perspectives aux salariés, à tout le moins la démonstration d’un dialogue social constructif. Mais la négociation en cours sur le sujet piétine dans la majorité des filiales, avec une direction frileuse sur le sujet. Dans la filiale Formation, les négociations ont été stoppées nettes par la direction qui n’a pas apprécié une demande d’expertise des élus CSE sur le changement des conditions de travail des formateurs. « Sur bien des points, on n’est pas loin du droit d’alerte », estime Laurent Berger, venu échanger avec les militants et leur apporter son soutien. « S’ils n’entendent pas les alertes, il faut leur fournir le sonotone ! »

Un groupe de travail a été récemment lancé avec différents organismes de contrôle et de prévention (OCP) pour communiquer auprès des pouvoirs publics sur la situation des OCP et les conditions de travail des salariés. Les élus CFDT de Socotec y sont particulièrement actifs, et travaillent à créer quelque chose au niveau de la branche. Une réunion « Inter OCP » est d’ailleurs prévue le 22 juin prochain à Paris. Les délégués des bureaux Véritas, Apave, Quali-Consult, Dekra, Alpes-Control seront présents, en masse, pour faire reconnaître la branche OCP !