Chez FenêtréA, le combat exemplaire d’une section pour imposer le dialogue et vaincre la peur

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iconeExtrait de l’hebdo n°3827

À Beignon, le syndicalisme n’avait pas sa place dans l’entreprise. Les salariés sont pourtant parvenus à se fédérer et à pousser, par le dialogue et la mobilisation, la direction à accepter la CFDT.

Par Anne-Sophie Balle— Publié le 07/06/2022 à 12h00

De gauche à droite : Anthony, Benjamin, Aurélie, Facko et Alexandra.
De gauche à droite : Anthony, Benjamin, Aurélie, Facko et Alexandra.© Syndheb

Dans les terres du Morbihan, quelque part entre Rennes et Redon, Beignon est une bourgade paisible, en apparence. Dans cette petite ville de 1 800 âmes, tout le monde se connaît, et il n’est pas rare de croiser à l’heure du déjeuner des collègues qui viennent prendre leur poste chez FenêtréA, située à quelques encablures du centre-ville. Créé il y a presque trente ans, l’établissement fabrique sur mesure fenêtres, volets coulissants et portes d’entrée. En trois-huit, 450 salariés se relayent pour produire 900 fenêtres par jour dans cette entreprise où le syndicalisme a longtemps été proscrit. Mais, comme souvent en Bretagne, le vent tourne… Aujourd’hui, à force de ténacité et d’une « zen attitude » à toute épreuve, la CFDT est solidement installée, avec pas moins de 90 adhérents.

La section FenêtréA, c’est d’abord une figure emblématique : Facko Diouf, à l’origine de sa création. « Rien ne me prédestinait à travailler ici, ni à devenir délégué syndical. Je ne savais pas manier une visseuse, et encore moins l’art de la négociation ! » Originaire du Sénégal et marié à une Bretonne, ce passionné de géopolitique doublement diplômé en lettres et en biologie enchaîne les contrats d’intérim dans plusieurs entreprises de la région et finit par signer un CDI chez FenêtréA. « J’ai tout de suite été frappé par le climat qui régnait ici. Les gens se plaignaient beaucoup dans les ateliers mais personne ne bougeait. La peur des représailles était forte. »

Un parcours semé d’embûches

L’envie de fédérer un collectif germe très vite, et cette petite révolution est relativement bien accueillie par les salariés, sensibles aux valeurs d’écoute et de proximité prônées par la CFDT. Mais il aura fallu surmonter tous les obstacles dressés par une direction allergique à toute idée de contre-pouvoir. « Ça a commencé par la proposition d’un bon poste en échange de l’abandon de mon engagement syndical. » Le refus est catégorique. « À mes yeux, cela aurait été comme accepter de l’argent sale ! » Puis viennent les injures et les pneus de sa voiture crevés sur le parking. Pourtant, l’élu garde son calme et poursuit ses visites d’ateliers, auprès des salariés. La goutte d’eau interviendra en 2020, lorsqu’il est accusé de radicalisation. « Ça aurait dû me briser », confie-t-il.

Mais c’était sans compter sur la force du collectif et du syndicat chimie énergie Bretagne, porté par Isabelle Rault. Alors que l’inspection du travail enquête, les élus de la section épluchent tous les documents permettant de préparer sa défense, tandis que les collègues se relaient chez Facko. D’abord, ils viennent prendre des nouvelles ; ensuite, au bout de quelques jours, ils déposent leur bulletin d’adhésion à la CFDT. Une pétition circule, qui demande sa réintégration. Il l’obtiendra trois mois plus tard – malgré une énième tentative de la direction de lui faire accepter une rupture conventionnelle. « Malgré lui, Facko a réussi à fédérer les salariés ; certains n’hésitent d’ailleurs plus à s’afficher avec lui », résume le délégué syndical Benjamin Ménage.

Aujourd’hui encore, la proximité reste la grande force de l’équipe CFDT, qui compte des élus et des représentants syndicaux dans presque tous les services. Les tournées d’ateliers et opérations de tractage sont régulières. Même si la communication reste entravée ici et là par quelques chefs d’équipe qui refusent de communiquer à leurs salariés les informations issues des instances, des rencontres (parfois organisées en dehors de l’entreprise) permettent de prendre le pouls des salariés. « La question du pouvoir d’achat revient toujours », argue Anthony Corre, suppléant au comité social et économique. « Ici, le salaire d’embauche est de 1 300 euros, primes comprises, et sans treizième mois, que nous demandons tous les ans, en vain, lors des négociations annuelles obligatoires, abonde Benjamin. De plus, il existe un gros décalage avec les cadres1, que FenêtréA essaye d’attirer à Beignon en leur offrant le statut d’ingénieur. »

Entreprise florissante mais NAO au rabais

Mais cette année, l’envolée de l’inflation en pleine NAO est venue rebattre les cartes. À la mi-février, la CFDT est arrivée avec onze propositions, dont une revalorisation des salaires de 4 %, une prime de panier de 3 euros (contre 1 euro actuellement) et une révision du budget du CSE (qui n’a pas été revu depuis 2016). « La direction nous a proposé 1,25 %, ce qui représente 19 euros en brut et ne suffisait même pas à compenser l’inflation, alors de 2,8 % », se souvient Facko. Les élus quittent la table des négociations, et les salariés leur enjoignent d’organiser un mouvement de grève pour affirmer leur détermination.

Il faut dire que le cynisme de la direction, affiché quelque mois plus tôt dans la presse, a du mal à passer. Alors que l’entreprise vient de recevoir le trophée de l’Innovation, le PDG clame que ce prix est « le fruit d’un effort collectif, dont les salariés peuvent être fiers ». Il n’en fallait pas plus pour faire sortir les salariés des ateliers, mais également des services administratifs. « On est allé voir tout le monde sans distinction, y compris les intérimaires, sans jamais faire pression sur eux mais pour leur montrer que leur voix compte aussi », explique Anthony. Sur site, les équipes se sont relayées : barrages filtrants, présence la nuit et, en parallèle, poursuite des négociations. « Pour ne jamais rompre le dialogue, parce que c’est notre marque de fabrique, notre identité à la CFDT », insiste Facko. La grève est très suivie, y compris par les salariés des entreprises voisines, qui, en quête de conseils, interpellent les élus. La direction, elle, est prise au dépourvue. Elle avouera à Facko « ne pas l'avoir vu venir. »

Une vingtaine de nouvelles adhésions arrivent au moment de la grève, dont celle d’Alexandra Larcher, aujourd’hui représentante syndicale au service aluminium. « Il faut faire bouger les choses et montrer qu’à plusieurs on a un rapport de force. Et si mon engagement peut y contribuer, alors il n’y a pas à hésiter ! » Après trois jours de conflit, les parties s’accordent sur une augmentation de 2,8 % bénéficiant à l’ensemble des salariés, assortie d’un talon de 60 euros au minimum pour les plus bas salaires et de l'accord verbal d’une possible mesure exceptionnelle en cas de poursuite de l’inflation. « Au total, cela représente jusqu’à 171 euros d’augmentation par mois pour les petits salaires, nombreux dans l’entreprise. », précisent les élus. L’accord de fin de conflit est voté par 95 % des grévistes.

Témoigner

Le 3 juin, deux jours après la venue de Syndicalisme Hebdo, les élus étaient convoqués à une réunion extraordinaire du CSE. À l’ordre du jour : l’information-consultation relative à un projet de mesure exceptionnelle pour le pouvoir d’achat. Les élus, qui ont obtenu une nouvelle augmentation générale de 2,5 % à compter de juillet, n’ont pas tardé à le faire savoir aux salariés.

Facko, lui, n’était pas présent ce jour-là. Il intervenait à l’université de Rennes dans le cadre d’une formation portant sur la discrimination syndicale… Il n’est pas tout à fait sûr de ce qu’il doit dire exactement. Si ce n’est ceci : « Rien n’ébranle un collectif dès lors qu’il est solide et solidaire. Si vous êtes sincères dans vos revendications, alors sortez de l’intérêt individuel et allez jusqu’au bout. »