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Carambar, la blague ne fait plus rire

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iconeExtrait de l’hebdo n°3765

Le projet de la direction de fermer l’usine Carambar à la fin 2021 en transférant les salariés sur le site voisin de Lutti a mis le feu aux poudres. Ce qui a été initialement présenté comme un simple déménagement s’est révélé être un PSE avec reclassement des salariés, repris dans des conditions salariales moins favorables. Rencontre avec l’équipe CFDT, qui se bat pour faire évoluer le projet.

Par Emmanuelle Pirat— Publié le 16/02/2021 à 13h00

Les membres de l’équipe CFDT ont distribué des tracts sur le site Lutti de Bondues. Objectif : expliquer aux salariés le caractère inique du projet de la direction du groupe CPK.
Les membres de l’équipe CFDT ont distribué des tracts sur le site Lutti de Bondues. Objectif : expliquer aux salariés le caractère inique du projet de la direction du groupe CPK.© DR

À l’entrée de l’usine Carambar de Marcq-en-Barœul (une ville proche de Lille), un amas d’objets calcinés accueille le visiteur. Le sol goudronné, qui a fondu par endroits, conserve, lui aussi, les stigmates des heurts récents. Le mur vermillon de l’usine ne parvient pas à égayer le décor, plombé sous le ciel gris. C’est de cette usine historique (et unique au monde) que sortent, depuis 1954, les fameux Carambar, connus pour leurs blagues légendaires. Mais, depuis plusieurs semaines, un conflit paralyse l’usine ; des débrayages quasi quotidiens ont fait plonger la production.

En cause, le projet de la direction, présenté aux 114 salariés de l’usine en novembre 2020, qui consiste à transférer la production du site de Marcq-en-Barœul au site de l’usine Lutti à Bondues (une autre unité du groupe CPK-Carambar & Co depuis son rachat, en 2019), distant d’environ 7 kilomètres. Sur un marché archi-concurrentiel de la confiserie industrielle, le site Carambar, plus vieillot et enclavé que celui de Bondues, ne serait plus suffisamment rentable, accusant un écart qui se creuse avec son concurrent de toujours, Haribo (largement majoritaire avec près de 50 % du marché).

Un PSE en lieu et place d’un transfert de contrats

« On ne remet pas en cause l’intérêt économique de réunir les deux sites, explique Michaël Amadis, délégué syndical et coordinateur CFDT du groupe Carambar & Co. C’est le montage du projet qui pose problème. Car il ne s’agit pas d’un déménagement avec transfert des salariés, donc des contrats de travail – ce qui serait logique puisqu’on leur demande de faire le même travail sur les mêmes machines – mais d’un montage juridique qui rompt tous les contrats de travail et propose une réembauche aux conditions salariales de Lutti, nettement moins avantageuses. » Autrement dit, au lieu de procéder à un transfert de contrats selon les termes de l’article L1224-1 du code du travail, la direction a opté pour un PSE. «Inacceptable», tranche le syndicaliste.

Les petits salaires plus durement touchés

Du fait d’histoires et de cultures très différentes, les grilles de salaires et les primes sont nettement moins élevées chez Lutti, qui a longtemps été une grosse PME avant d’être reprise par des fonds d’investissement à la politique salariale peu généreuse, quand Carambar & Co est resté jusqu’en 2017 dans le giron de la multinationale Mondelez. « Jusqu’à 25 % de différence », ont calculé les représentants des salariés, qui ont choisi l’intersyndicale (CFDT, FO, CGT, CFE-CGC) afin de peser plus face à la direction.

Selon leur situation, les salariés de Carambar pourraient ainsi perdre de 194 euros à 8 122 euros par an. « C’est surtout les petits salaires qui seraient perdants », précise Aurélien Lambert, l’un des délégués syndicaux centraux (DSC) et négociateur CFDT. Depuis des semaines, l’intersyndicale a engagé un bras de fer avec la direction pour limiter autant que possible les pertes de rémunération.

“Actuellement, 41 % de salariés sont en arrêt maladie. Psychologiquement, c’est très dur.”

Jacques Belloto, délégué syndical central CFDT

À la mi-février (sachant que les négociations relatives au PSE doivent se terminer au début du mois de mars), les deux parties bloquaient toujours. « Alors que cette question n’est même pas dans le PSE ! Et on n’a encore pas avancé sur les autres sujets », se désole Michaël. Or ce n’est pas la prime d’« incitation à la mobilité » de 8 000 euros, que la direction a tenté de faire baisser à plusieurs reprises, qui va satisfaire les syndicalistes. « Le conflit s’enlise », déplore l’intersyndicale. Sur le site Carambar, l’angoisse et la fatigue s’accroissent. « Actuellement, 41 % de salariés sont en arrêt maladie. Psychologiquement, c’est très dur », indique Jacques Belloto, également DSC CFDT.

Carambar et Lutti, même combat !

Le conflit n’est pas circonscrit à Marcq-en-Barœul. À plusieurs reprises, dans tous les sites du groupe, l’intersyndicale a appelé à des actions et des débrayages. Le 4 février, la CFDT a organisé, pendant la pause déjeuner, une distribution de tracts dans le hall de l’usine de Bondues. « Ce qui se passe pour les Carambar nous concerne aussi », explique Yann Leleu à tous les salariés, dont beaucoup engagent le dialogue. Pour cet élu CFDT aux comité social et économique et CSE central, « il est indispensable de faire de la pédagogie, d’expliquer ce qui se passe et d’impliquer les salariés de Lutti ». Sur le tract qu’il distribue, un tableau très éclairant indique les écarts de salaire entre les différents sites du groupe CPK. Avec une revendication : revoir les conditions salariales des Lutti pour que les salariés soient au même niveau que tous ceux des autres sites.

« Déjà, quand Carambar & Co a racheté Lutti en 2019, nous avons réussi à renégocier un accord d’intéressement pour le nouveau périmètre de l’entreprise. Jusqu’alors, les Carambar avaient un accord à 15 % de la masse salariale, soit environ 4 000 euros d’intéressement annuel. Chez les Lutti, c’était “peanuts”. On a négocié un accord à 8 % bénéficiant à tout le monde, soit 3 000 euros », explique Aurélien Lambert. La preuve que la négociation d’un compromis est possible.

À propos de l'auteur

Emmanuelle Pirat
Journaliste

De l’avis général, le transfert des Carambar chez les Lutti sera délicat si le niveau de tension reste aussi élevé. « Le scénario de transformation du groupe, c’est maintenant qu’on le construit. La direction parle de faire du site de Bondues son navire amiral, mais il faut qu’elle s’en donne les moyens », estime Michaël Amadis, pensant qu’il sera nécessaire d’ouvrir une négociation autour d’« un nouveau contrat social pour le nouveau site ». « Marcher ensemble, les Carambar et les Lutti, c’est l’avenir », estime Polo, ingénieur en R&D chez Lutti, rencontré lors de la distribution de tracts. Les semaines à venir s’annoncent décisives.

CPK-Carambar & Co, les chiffres-clés

Le groupe CPK-Carambar & Co, propriété du fonds d’investissement Eurazeo depuis 2017 (il appartenait auparavant au groupe Mondelez), emploie quelque 1 300 salariés dans six usines (920 salariés) et au siège (250 salariés), situé à Issy-les-Moulineaux. Quatre usines sont dédiées à la fabrication de bonbons (Carambar, Malabar, Michoko, Krema, La Pie qui Chante…) et deux au chocolat (Suchard, Poulain, Benco…).

La CFDT est la deuxième organisation syndicale, à 23,2 %, derrière la CGT (25,3 %).

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