Après une grève historique, les jours à venir seront décisifs

temps de lectureTemps de lecture 7 min

iconeExtrait de l’hebdo n°3807

Le chaos engendré par la gestion défaillante de la crise sanitaire a poussé le monde éducatif dans la rue et l’exécutif à faire certaines concessions. Tous regardent maintenant la traduction sur le terrain, car les nerfs sont toujours à vif.

Par Anne-Sophie Balle et Fabrice Dedieu— Publié le 18/01/2022 à 13h00

Nombre d’enseignants de la FEP et du Sgen-CFDT étaient dans la rue le jeudi 13 janvier.
Nombre d’enseignants de la FEP et du Sgen-CFDT étaient dans la rue le jeudi 13 janvier.© DR

Rarement on a vu une telle unité dans la communauté éducative. Dans le public comme dans le privé, des enseignants aux directeurs d’école, en passant par les infirmières scolaires, les inspecteurs et les assistants d’éducation, l’épuisement est généralisé. « Pour beaucoup, la grève était devenue la seule issue possible avec, chez les enseignants, un fort besoin d’exprimer leur mal-être et d’entendre que non, l’école ne fonctionne pas correctement. Pas à cause d’eux, mais de la crise sanitaire », résume Catherine Nave-Bekhti, la secrétaire générale du Sgen-CFDT. « L’impact de la crise sanitaire sur la charge de travail et les conditions de travail a été totalement minoré par le gouvernement depuis des mois. Les discours méprisants et la méthode, en total décalage avec ce que vivent les personnels sur le terrain, ont fait le reste. »

L’usine à gaz tant redoutée par les syndicats enseignants à l’annonce du dernier protocole, à la veille de la rentrée scolaire, a tourné à plein régime. En à peine dix jours, un nouveau protocole et deux ajustements ont été annoncés, sans que jamais les principaux intéressés, chargés de l’appliquer sur le terrain, n’aient été prévenus. De quoi chauffer à blanc une communauté éducative déjà au bord du burn-out, et conduire à la grève du 13 janvier dernier. « Une mobilisation historique1 », salue Laurent Lamberdière, le secrétaire général de la Fédération de la Formation et de l’Enseignement privés (FEP), qui a vu pour la première fois le personnel de droit privé (hors enseignants) s’associer au mouvement. Rien d’étonnant à cela, selon lui, tant « la gestion de la crise sanitaire a définitivement pris le pas sur la mission première de l’école, la mission pédagogique. Pour le personnel éducatif, c’est devenu un non-sens ».

“Déminer le terrain”

L’ampleur de la mobilisation a contraint le gouvernement à apporter une réponse rapide. Alors que les cortèges arpentaient encore les rues, Matignon a convié les représentants syndicaux de l’enseignement pour une réunion en présence des ministres de l’Éducation nationale et de la Santé, en fin d’après-midi. Histoire de « déminer le terrain », admet-on du côté de l’exécutif. En face, toutes les organisations attendaient de cette rencontre (qui aura duré près de quatre heures) des réponses concrètes sur le volet sanitaire, mais aussi des moyens humains, notamment par la création de postes.

À la sortie, quelques avancées notables, mais surtout un dialogue plus constructif (la reprise en main du dossier par Matignon n’étant pas anodine). « C’est la première fois que l’on repart d’une réunion avec des réponses, et que l’on ne nous renvoie pas à la consultation de la foire aux questions du ministère », note Catherine Nave-Bekhti. Du côté des annonces, la livraison dès cette semaine de masques chirurgicaux et FFP2 pour les personnels qui le souhaitent, en particulier ceux qui exercent en maternelle avec des enfants ne portant pas le masque, est particulièrement attendue. « Il va falloir que ça se voie rapidement sur le terrain », notaient le Sgen-CFDT et la FEP à l’issue de la rencontre.

Tout aussi attendu, le recrutement de 3 300 contractuels afin de remplacer les enseignants absents, de même que des postes supplémentaires d’assistants d’éducation et de personnels administratifs. Mais sur la faisabilité d’un tel déploiement, les syndicats restent réservés. « On connaît les difficultés à recruter des enseignants en contractuel, du fait de conditions salariales peu attractives », note Catherine Nave-Bekhti, alors que certaines académies n’arrivent déjà pas à remplacer les enseignements hors crise sanitaire. Ces annonces concernent-elles également le secteur privé ? Sur ce point, la FEP n’a pas eu de réponse claire mais a obtenu « un rendez-vous dans le courant de la semaine avec le cabinet ministériel pour traiter de ces questions ». D’ores et déjà, et compte tenu des nombreuses absences dans les classes liées à la propagation du variant Omicron (près de 15 000 classes fermées), les évaluations nationales prévues en CP dès le 17 janvier ont été reportées – une mesure similaire étant à l’étude pour les épreuves spécialisées du bac prévues en mars.

Des rencontres bimensuelles

Sur le volet social, l’exécutif semble avoir enfin acté un suivi régulier du dialogue avec les organisations syndicales. Des réunions bimensuelles avec le ministère ont été annoncées dès cette semaine, auxquelles participera également le ministère de la Santé, voire la Haute Autorité de santé. Une demande que la CFDT porte depuis avril 2020. Alors que l’école est devenue un point de crispation de la crise sanitaire, il faut une régularité des rencontres comme il en existe ailleurs dans la fonction publique, mais aussi un changement de tonalité.

La semaine qui commence s’annonce, sur bien des plans, décisive. Certaines organisations de l’Éducation nationale appellent de nouveau à la grève le 20 janvier pour « maintenir la pression ». Du côté de la CFDT, on guette avec la plus grande attention le déploiement des annonces. « Qu’il s’agisse de l’équipement ou des recrutements, il va falloir que ça se voie rapidement sur le terrain, au risque de mettre l’école à terre », notait Catherine Nave-Bekhti. Cette école devenue, au fil de ces dernières semaines, le nouvel épicentre de la crispation sanitaire. Et une bombe à retardement pour l’exécutif.

La colère des assistants maternels

Les assistantes et assistants maternels étaient aussi dans la rue le jeudi 13 janvier. En cause, les multiples incohérences et problèmes soulevés par le dernier protocole sanitaire, publié le 7 janvier. « Difficile pour les assistants maternels d’accueillir des enfants dont les parents sont cas contacts ou quand ils sont eux-mêmes cas contacts », indique Aurélie Flisar, secrétaire nationale chargée du dossier à la CFDT-Services. En effet, le foyer étant le lieu de travail, il y a une mise en danger d’eux-mêmes, de leur famille et des autres enfants accueillis.

Les organisations syndicales ont été reçues le 13 janvier au ministère de la Santé. Concernant une modification du protocole, « on nous a adressé une fin de non-recevoir », rapporte Aurélie Flisar, l’objectif du ministère étant que les enfants soient gardés pour que les parents puissent travailler. Toutefois, une requête a été prise en compte : certaines dispositions d’indemnisation des assistants maternels lorsqu’ils sont cas contacts.