Yves Rocher devant la justice

icone Extrait du  magazine n°519

Licenciés pour avoir adhéré à un syndicat, 81 anciens salariés d’une filiale turque d’Yves Rocher ont assigné le groupe français en justice pour non-respect du devoir de vigilance. L’audience a eu lieu au tribunal de Paris le 20 novembre dernier.

Par Claire NillusPublié le 05/01/2026 à 15h53

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C’est la première fois que des salariés d’une filiale française à l’étranger demandent des dommages et intérêts à la maison mère pour violation des droits humains. Ilknur Arslan, ex-salariée de Kosan Kozmetik, société acquise par le groupe Yves Rocher à 51 % en 2012, est à la fois émue et fière en quittant la salle d’audience. Pendant huit ans, comme ses collègues, elle a subi des violences de genre dans cette fi liale du groupe cosmétique située à une cinquantaine de kilomètres d’Istanbul. Comme les autres salariées, elle était moins payée que les hommes parce que c’est la norme dans son pays. La direction ne s’en cachait pas et répétait : « Ce ne sont pas les femmes qui assument les dépenses de la famille mais les hommes. » Elle a connu des conditions de travail aberrantes où les systèmes de sécurité des machines étaient débranchés pour augmenter les cadences, où les équipements de protection manquaient, où les chefs criaient. Alors elle est émue que des magistrats français lui donnent enfi n la parole après ces longues années. Et elle est fière d’avoir mené cette bataille au nom de la cause des femmes, « de toutes les femmes, où qu’elles travaillent dans le monde ».

Ce combat a commencé en 2018 lorsqu’elle adhère au syndicat Petrol-Iş pour faire valoir ses droits. Les représailles sont immédiates et la filiale la licencie quelques semaines plus tard avec 131 autres collègues – soit un tiers des eff ectifs, des femmes en majorité – syndiquées comme elle. Toutes dénoncent aussitôt leur licenciement, se mobilisent devant l’usine pendant plus d’un an et interpellent la maison mère à de nombreuses reprises. Avec PetrolIş et des représentants d’IndustriAll et de la CFDT Chimie-Énergie, certaines sont même allées manifester devant le siège francilien du groupe afi n d’obtenir leur réintégration. Après d’innombrables fins de non-recevoir de la part d’Yves Rocher, avec le syndicat turc et deux associations, Sherpa et ActionAid France, 81 anciens salariés ont fini par assigner le groupe en justice en mars 2022 pour manquement à son devoir de vigilance.

L'entrée en vigueur de la loi fait débat

Adoptée en mars 2017, la loi relative au devoir de vigilance impose aux grandes entreprises françaises d’identifier les risques pour la sécurité et la santé des travailleurs dans leurs filiales françaises ou étrangères et de mettre en place des mesures de suivi et de prévention. Selon les requérants, la faute du groupe Yves Rocher ne fait pas de doute. « En dépit des risques avérés d’atteintes aux droits humains en Turquie, l’entreprise n’a pas publié de plan de vigilance à temps puis, lorsqu’elle l’a publié, en 2020, elle a exclu d’emblée la filiale turque de son plan », précise François Lafforgue, l’avocat des demandeurs. Et comment prétendre – ce qu’a pourtant tenté la défense du groupe Yves Rocher – qu’avant le jour de la promulgation de la loi, le 27 mars 2017, une entreprise française pouvait ignorer les conditions de travail existant dans l’une de ses filiales étrangères ? Verdict le 12 mars 2026.