Prévenir plutôt que punir

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Les liaisons dangereuses

Vouloir interdire les consommations sur le lieu de travail par le règlement intérieur ou se contenter de dépistages individuels ne saurait constituer une politique efficace en matière d’addictions.

Par Emmanuelle Pirat— Publié le 03/06/2022 à 10h16

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© Patrick Allard, REA

C’est bien souvent l’accident qui sert de détonateur. Le drame, l’accident mortel impliquant un ou plusieurs salariés ayant consommé des substances, qui « oblige l’entreprise à ouvrir les yeux, à sortir du déni », explique Geneviève Thiaucourt, médecin et directrice médicale et santé au travail de Saint-Gobain.

Si les entreprises ayant mis en place une politique de prévention des conduites addictives sont encore très peu nombreuses (on trouve quelques grands groupes, comme Air France, SNCF, RATP, ArcelorMittal, Saint-Gobain, Brand France, Léon Grosse…), il n’en demeure pas moins que « 85 % des responsables des ressources humaines se disent préoccupés par le sujet », indique Laurence Théry, directrice de l’Aract des Hauts-de-France (Association régionale pour l’amélioration des conditions de travail). Mais mettre la question sur la table est très complexe.

La nature même des addictions, aux origines et aux ressorts multiples, mêlant intimement éléments de la vie privée et de la vie au travail, rend le problème délicat. Ressources humaines, collègues et même représentants du personnel peuvent avoir des réticences à se mêler des affaires privées des salariés, éprouver une crainte d’être intrusif et donc hésiter à en parler.

C’est justement pour lever ces freins que la Mildeca (Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives ) a lancé le dispositif Esper (« Entreprises et services publics s’engagent résolument ») en octobre 2021.

« Il s’agit de créer une dynamique d’engagement de la part d’entreprises ou de services publics, pour aller vers une démarche de prévention », souligne Patricia Coursault, chargée de mission prévention à la Mildeca, à l’initiative de ce programme. « Il y avait un réel besoin d’accompagnement des entreprises sur ces questions, pour leur permettre de sortir des postures habituelles qui se limitent bien souvent au contrôle et à la sanction. » Pour l’heure, quelques entreprises ont signé la charte Esper (EDF, Enedis, Auchan Retail, Lidl…) et quelques collectivités.

Sortir de l’approche individuelle

L’ambition du programme est également d’encourager le « changement de focale ». C’est-à-dire passer d’une approche individualisante (supposant que les consommations relèvent de la vulnérabilité des salariés et doivent donc être traitées comme telle) à une approche collective, en regardant davantage les liens et les interactions entre les usages et les organisations de travail. « Plutôt que de se contenter d’interdire la consommation d’alcool ou de cannabis dans le règlement intérieur ou de procéder à des dépistages – ce qui ne permet pas de régler le problème –, l’entreprise doit s’interroger sur ce qui, dans les conditions de travail, peut favoriser les conduites addictives », explique Laurence Théry, pour qui il y a sur ce sujet un véritable enjeu de négociation.

Autre nécessité : « Il faut se détacher des perspectives médicales et morales, donc stigmatisantes, pour traiter le sujet des addictions avec le même canevas de travail que pour le bruit, les risques psychosociaux ou les risques chimiques », appuie le docteur Philippe Hache de l’INRS. À ce sujet, il existe une ressource précieuse sur le site de l’institut www.inrs.fr . « Tout employeur, travailleur, collectif, CSE peut demander conseil. Il sera alors orienté vers l’expert qui convient », indique Philippe Hache.

En tout état de cause, une réelle politique de prévention devra s’appuyer sur l’implication (et la formation !) de tous les acteurs de l’entreprise, à commencer par la direction « qui doit porter le sujet de manière forte », comme le souligne Geneviève Thiaucourt, de Saint-Gobain. « Les entreprises se contentent trop souvent d’actions de sensibilisation de leur personnel, qui constituent un élément de prévention, mais qui ne structurent pas une politique globale », prévient Philippe Hache.