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“Pour un redémarrage économique, il faut une stabilité politique”

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iconeExtrait de l’hebdo n°3763

Dix ans après le printemps de Tunis, qui avait été le point de départ de plusieurs révolutions dans les pays arabes, Abdelkarim Jrad, secrétaire général adjoint de l’UGTT chargé de la protection sociale, fait le point sur la situation de son pays.

Par Didier Blain— Publié le 02/02/2021 à 13h00 et mis à jour le 02/02/2021 à 14h42

Abdelkarim Jrad est secrétaire général adjoint de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), chargé de la protection sociale.
Abdelkarim Jrad est secrétaire général adjoint de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), chargé de la protection sociale.© DR

Quel regard l’UGTT porte-t-elle sur les dix ans du printemps de Tunis ?

La révolution de 2011 était la réponse à une situation catastrophique dans un pays policier et répressif où l’opposition n’était pas écoutée. L’Union générale tunisienne du travail y a joué un rôle déterminant en encadrant le mouvement partout dans le pays – y compris dans les petites villes où elle était présente. Sans l’UGTT, ce mouvement n’aurait sans doute pas abouti. Il a permis, dans un premier temps, de créer une commission et un régime provisoire qui a organisé les premières élections libres et indépendantes. Puis une Constitution a été créée avec de vraies instances démocratiques.

« Sur le plan politique, le régime à mi-chemin entre le parlementarisme et le présidentialisme n’a pas donné la stabilité escomptée. »

Abdelkarim Jrad, secrétaire général adjoint de l’UGTT

Les Tunisiens ont alors recommencé à vivre et à jouir d’une grande liberté d’expression, même si cette liberté a aussi donné lieu à des débordements : des grèves illégales, des manifestations illégales qui ont affaibli, un temps, l’économie. Sur le plan politique, le régime à mi-chemin entre le parlementarisme et le présidentialisme n’a pas donné la stabilité escomptée. Une dizaine de gouvernements se sont succédé à la tête du pays. Aujourd’hui, il existe 260 partis politiques pour 11 millions d’habitants !

Qu’a apporté la révolution du printemps aux travailleurs tunisiens ?

Les travailleurs tunisiens ont saisi l’occasion de faire valoir leurs revendications. Nous avons obtenu des augmentations exceptionnelles dans la fonction publique, où les salaires ont doublé, et, dès 2011, de nombreux salariés à temps partiel ont été intégrés dans la fonction publique. Dans le privé, les augmentations obtenues étaient de l’ordre de 6 à 6,5 % par an. Un véritable dialogue social tripartite (État, patronat, UGTT) a vu le jour. Il a mis en place le Conseil national du dialogue social, qui se réunit tous les trois mois – il a notamment eu à travailler sur la question des retraites et du salaire minimum, qui est passé de 300 dinars (92 euros) à 430 dinars (132 euros), soit près de 40 % d’augmentation. Au sein de ce Conseil, l’UGTT est investie dans deux commissions : une sur la protection sociale, que je préside ; l’autre est la commission contrat de travail.

Comment l’UGTT juge-t-elle la période actuelle, marquée par la crise sanitaire et d’importants mouvements de jeunes, notamment dans l’arrière-pays ?

Le mouvement de jeunes se confirme de jour en jour. Il est lié aux promesses non tenues du gouvernement en matière de création d’emplois. Les jeunes de l’intérieur du pays connaissent de grandes difficultés, la pauvreté pour certains. Des partis politiques de gauche provoquent et attisent les désaccords qui existent déjà entre le Président, le gouvernement et le Parlement. Mais il est clair que la crise a conduit à de nombreuses suppressions d’emplois. Pour sa part, l’UGTT tente d’éviter la confrontation entre les parties. Elle a essayé de les réunir dans une instance de dialogue social, mais cette tentative a échoué. La situation est très tendue entre le président de la République et certains ministres, qu’il refuse de recevoir.

Sur le plan sanitaire, le premier confinement avait été très bien géré, et la population avait respecté à la lettre les consignes et gestes barrières. Mais, en juin, l’ouverture des frontières sans contrainte a largement facilité la circulation du virus. Aujourd’hui, la situation est très tendue, les lits de réanimation et d’oxygène sont occupés à 90 % malgré les efforts réalisés depuis le premier confinement, et on observe comme partout un relâchement de la population dans le respect des mesures barrières. On paie aussi la facture d’années de négligence de nos infrastructures sanitaires. On a épuisé trois ministres de la santé en un an !

À propos de l'auteur

Didier Blain
Journaliste

L’UGTT reste-t-elle positive quant à l’avenir ?

Vis-à-vis de ses adhérents, l’UGTT fait de son mieux pour conserver leurs acquis et maintenir un statu quo. En raison de la crise sanitaire, nous avons reporté déjà une négociation salariale nationale mais, cette année, elle devra avoir lieu. Pour un redémarrage économique, il faut d’abord que la situation politique se stabilise. En période normale, le secteur de l’énergie et des phosphates a rapporté jusqu’à 1 000 milliards de dinars (306 milliards d’euros) en 2010. Aujourd’hui, il tourne à 30 % de ses capacités et est en déficit de près de 400 milliards de dinars. Cependant, c’est un secteur qui peut repartir en trois mois. L’espoir reste donc de mise.