“On a pris une énorme claque”

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icone Extrait de l'hebdo n°4029

Presque trente ans après son interdiction en France, on n’en a pas fini avec l’amiante. Les militants CFDT du métro de Lille ont découvert, il y a deux ans, que les salariés travaillaient sans protection au contact de ce matériau présent dans les rames. Leur action a mis fin à l’omerta mais le préjudice d’anxiété ronge les esprits.

Par Claire Nillus — Publié le 29/09/2026 à 12h00

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Pour leur premier mandat en tant qu’élus CFDT au CSE d’ilévia1, Julien Weber et Maxime Theys ont été servis. Lorsque ce dernier, technicien de maintenance, apprend par hasard qu’il travaille sur des pièces amiantées du métro depuis dix-neuf ans sans le savoir, sa vie bascule. « Pendant des années, on nous a dit de ne pas nous inquiéter au sujet des rames vétustes, puis on apprend que nous avons gratté et meulé de la peinture amiantée durant des décennies sans protections, alors que la direction savait… », fulmine Maxime.

Depuis avril 2024, les deux élus CSE (accompagnés des délégués syndicaux Anthony Kowalczuk et Eddy Paurisse) se sont démenés en vue de sortir le dossier de la poussière et faire cesser le travail sous amiante sans équipements de protection. Pour en arriver là, il aura fallu briser la loi du silence, mettre la direction face à ses contradictions, faire décontaminer les ateliers, obtenir une cartographie précise de la présence d’amiante sur chaque rame de métro et faire changer la façon de travailler des salariés qui, aujourd’hui encore, interviennent dessus ; ce sont des heures de travail et une enquête exemplaire qu’ils ont menée, seuls, pendant plusieurs mois.

“Où se trouve l’amiante sur la rame, déjà ?”

L’affaire éclate lorsqu’un prestataire, en train de discuter dans l’atelier de maintenance de la ligne 2 avec un membre de la direction, se renseigne au sujet d’une rame qu’il va devoir démanteler : « Où se trouve l’amiante sur la rame, déjà ? » demande-t-il. Maxime est juste à côté et les entend. Il demande aussitôt en CSE des informations concernant la présence de ce matériau en « sous-caisse », dont les salariés de l’atelier n’ont jamais été informés. « La direction nous répond alors de manière évasive, expliquant que, effectivement, il y a de l’amiante sur certaines pièces situées sous la rame mais qu’il n’y a pas de danger puisque les salariés n’interviennent plus dessus », racontent les militants.

« C’est faux car des opérations de meulage à proximité de ces pièces, et sur d’autres, recouvertes du même revêtement, ont eu lieu pendant des années et auront encore lieu. ». De fait, ces opérations sont destinées à détecter d’éventuelles fissures sur les rames du métro de type Matra VAL 206, les plus anciennes. Mises en service en avril 1983, elles auraient dû être remisées dès 2016. Mais le projet de renouvellement des rames a pris dix ans de retard, et nombre de celles-ci continuent de rouler. En attendant, elles font régulièrement l’objet de maintenance.

Fermeture des ateliers

Saisie par la CFDT, l’inspection du travail a fait procéder à un repérage complet de l’amiante sur chacune des 83 rames VAL 206 : de nombreuses autres pièces amiantées ont été détectées à plusieurs endroits. « Nous avons fait part de nos doutes et demandé la fermeture de l’atelier à titre conservatoire, mais celle-ci ne sera effective qu’une fois connus les résultats des analyses des poussières de meulage, en juin 2024, poursuit Maxime. Sous notre pression, la direction avait uniquement stoppé un chantier de meulage commencé fin mai, laissant la poussière au sol, sous une simple bâche, pendant un mois. En attendant le retour du laboratoire, les salariés travaillaient tout autour… »

Le 25 juin 2024, soit trois mois plus tard, la présence de fibres d’amiante dans l’air de l’atelier est confirmée, et la CFDT obtient enfin l’évacuation complète du site pour nettoyage. La direction a-t-elle pris la mesure du danger ? « Pas vraiment, explique Maxime. Elle est surtout préoccupée par la poursuite de l’activité de maintenance. C’est la période des JO et la métropole accueille deux disciplines, il lui faut des métros. » Keolis envisage alors de transférer les salariés de l’atelier qui vient de fermer dans un autre site de maintenance. Pas de chance, il est aussi contaminé. « Nous avions remarqué des poussières du même type et demandé de nouveaux prélèvements. Les résultats sont également revenus positifs », précise Julien, agent d’intervention exploitation.

« Ce fut une période très difficile, rapportent les élus. Nous avions désormais la preuve d’avoir travaillé au contact de l’amiante mais la direction faisait de la rétention d’informations. Lors du CSE extraordinaire de juillet, en présence de l’inspecteur du travail, nous découvrons enfin l’existence des documents de repérage, datant de 2018 et attestant la présence d’amiante sur les rames, et nous comprenons alors que l’entreprise est au courant depuis longtemps. » En poursuivant leurs investigations, ils vont d’ailleurs apprendre que les pièces amiantées étaient déjà identifiées dans le cadre d’autres rapports plus anciens… Il y en a, par exemple, dans les coffres situés sous les sièges, coffres que les salariés de l’exploitation ouvrent des centaines de fois par an. Sur les rames du métro de Lille, la présence d’amiante était donc parfaitement documentée. La CFDT a dû néanmoins solliciter plusieurs fois l’inspection du travail afin qu’elle contraigne la direction à communiquer les documents. « Parfois, on avait même l’impression que la direction découvrait le problème en même temps que nous », dit Julien.

Pas plus de cinq interventions par jour

Dans la précipitation, Keolis décide d’envoyer les salariés de l’atelier en formation pour travail en milieu amianté. Mais cette formation doit être impérativement précédée d’une visite médicale, or elle n’a pas eu lieu. La direction l’ignorait-elle ? « Elle était surtout pressée de rouvrir l’atelier de maintenance avec du personnel fraîchement formé SS42 au travail sous amiante, observent les élus. Mais imaginez l’état mental de nos collègues, envoyés dans l’urgence à Dunkerque suivre une formation au cours de laquelle on allait leur expliquer toute la dangerosité de leur métier… » Pendant deux jours, ils apprennent à travailler selon un mode opératoire extrêmement rigoureux : masque ventilé, combinaisons intégrales jetables, bien serrées aux poignets et aux chevilles… « Une opération qui prenait dix secondes prend maintenant plusieurs heures. On ne doit pas effectuer plus de cinq interventions par jour, pas plus de deux heures sous masque ventilé », précise Maxime.

Un niveau d’exposition élevé

Aujourd’hui, si les modes opératoires de ces opérations de maintenance sont enfin conformes, les contrats de travail, eux, ne le sont pas tous. Le contrat des nouveaux embauchés stipule « travail sous amiante », mais aucun avenant au contrat de travail des salariés de longue date n’a été apporté. Les élus ont tout de même obtenu pour eux, non sans mal, la reconnaissance de cette nouvelle fonction. Pas de quoi dissiper leur inquiétude. En vue d’établir les fiches d’exposition, Maxime et Julien ont épluché l’intégralité des bons de travail remplis par leurs collègues depuis 2003. « On a pris une énorme claque. En fonction du nombre d’heures travaillées, nous sommes presque tous à un niveau élevé d’exposition, atteste Julien. De nombreux salariés sont à plusieurs centaines d’heures d’exposition par an, et cela pendant presque deux décennies de carrière pour certains ! »

Les 38 premières rames VAL 206 (sur les 83) vont bientôt être démantelées. Jusqu’au remplacement complet du matériel restant, les élus pensent qu’il leur reste encore cinq années de travail sous amiante. Problème : rien n’est sous contrôle puisque la communauté urbaine de Lille vient de signaler la présence d’amiante dans une station de la ligne 1. Or aucune information n’a encore été délivrée en ce qui concerne les 17 autres stations de cette ligne, qui ont toutes été construites dans les années 80. « C’est l’histoire sans fin. On apprend les choses par hasard et, désormais, la direction ne répond plus à nos questions, ou alors au compte-goutte… Mais on ira jusqu’au bout ! » Deux ans après un droit d’alerte relatif aux rames, ils en ont déclenché un nouveau, début juillet 2026, pour risque grave et imminent.

Actuellement, près de 200 salariés sont déjà identifiés comme ayant été exposés au risque amiante ; 45 ont pu, grâce à la CFDT, déposer leur dossier juridique au titre du préjudice d’anxiété et de manquement de la direction à ses obligations de protection auprès du conseil de prud’hommes. Le chemin risque d’être encore long.