“Nous sommes ambivalents face à la consommation”

Professeur d’histoire émérite à l’université de Franche-Comté, membre honoraire de l’Institut universitaire de France*.

Par Claire Nillus— Publié le 02/07/2021 à 08h00

Jean-Claude Daumas
Jean-Claude Daumas© DR

Vouloir consommer plus de produits locaux, est-ce une révolution ?

C’est une réaction à notre très forte dépendance aux importations car, depuis les années 80, on consomme de plus en plus de biens fabriqués dans les pays à bas salaires parce qu’ils sont moins chers. Même si le prix reste déterminant pour une majorité d’acheteurs, on constate un intérêt croissant pour le made in France. Selon les sondages réalisés durant la pandémie, plus de 90 % des Français déclarent vouloir consommer du made in France, mais on est loin du compte car les produits ne sont pas disponibles ou trop chers. Dans l’alimentation, l’achat local combine trois préoccupations : l’environnement, la santé et le soutien aux petits producteurs. L’attrait pour le local exprime un désir d’authenticité, de transparence et de convivialité. Cependant, les Français continuent massivement de faire leurs courses dans les grandes surfaces, qui d’ailleurs octroient une place croissante aux produits locaux dans leurs rayons mais aussi au bio, dont elles réalisent 55 % des ventes.

Vous défendez la consommation de masse. Pourquoi ?

Non, j’essaie plutôt d’expliquer son rôle dans la vie des Français. Elle a rendu accessibles au plus grand nombre des biens et des services jusque-là réservés à une minorité. Pendant les Trente Glorieuses, cela s’est traduit par une amélioration des conditions de vie de tous, les ouvriers pouvant même espérer rattraper le niveau de vie des cadres dans un délai raisonnable.

Depuis les années 80, on consomme toujours plus mais les modes de consommation divergent davantage : la quasi-stagnation du pouvoir d’achat impose aux classes populaires de surveiller leur budget, voire, pour les plus modestes, de se priver, quand les classes supérieures accumulent des biens coûteux et distinctifs.

Vous dites que les Français ont une « attitude ambivalente » à l’égard de la consommation. Qu’entendez-vous par là ?

D’un côté, les Français ont pris conscience de la gravité de la crise climatique et de la nécessité d’écologiser leur mode de vie et, de l’autre, ils considèrent que la consommation contribue au bonheur. Mais, dans les faits, on observe plusieurs profils : des consommateurs aisés qui, tout en affichant une forte sensibilité environnementale (bio, vélo, voiture électrique), développent des pratiques ayant un fort impact négatif (SUV, fréquents voyages en avion) ; des consommateurs engagés qui se recrutent dans les classes moyennes et ont fait le choix de la frugalité ; des consommateurs « ordinaires » qui ont une sensibilité environnementale moyenne et beaucoup de mal à changer leurs habitudes ; et les ménages modestes, pour qui la sobriété est contrainte par la faiblesse des revenus. Toutefois, ce n’est pas en réduisant la consommation – qui peut croire que les peuples européens se contenteront du niveau de vie de 1960 ou d’avant l’ère industrielle et que ceux du Sud renonceront à rattraper l’Occident ? – que l’on réduira l’impact de notre mode vie sur l’environnement mais en décarbonant toutes nos activités grâce à l’innovation.

À propos de l'auteur

Claire Nillus
Journaliste

* Auteur de La Révolution matérielle. Une histoire de la consommation. France XIXe-XXIe siècle. Flammarion, 2018.