Consommer local, pas si simple

Malbouffe, gaspillage, obsolescence programmée et, depuis un an, pénurie de certains produits due à la pandémie : nombreuses sont les raisons qui incitent à se tourner vers une consommation de proximité et responsable. Mais cela suppose de tout produire sur place…

Par Claire Nillus— Publié le 02/07/2021 à 08h00

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© RÉA

1. Mon année made in France, Benjamin Carle. Plon, 2015.

En 2014, un journaliste facétieux a tenté une expérience : vivre pendant un an avec des produits fabriqués en France uniquement1. Pour relever le défi, il a dû éliminer 95 % des meubles et objets de son appartement, et notamment se passer de frigo pendant toute la durée de l’expérience. Plus récemment, et de façon criante, notre dépendance commerciale est réapparue avec le manque de matériel sanitaire disponible, requestionnant le bien-fondé d’une production nationale face à la mondialisation des chaînes d’approvisionnement.

Trois enquêtes du Crédoc (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie), en 2019, 2020 et 2021, soulignent combien la crise engendrée par le coronavirus a accéléré la prise de conscience des consommateurs. «Comment les acteurs économiques peuvent-ils faire face? Dans quel monde vivrons-nous demain? Ces questions sont revenues en force chez les Français. Même si le lien entre pandémie et perte de la biodiversité n’est pas partagé par tous les scientifiques, en dix ans, nous n’avions jamais vu dans nos études une aussi forte croissance des motivations liées à l’environnement», analyse Franck Lehuede, économiste au Crédoc.

«La crise de 2008 avait déjà alerté les Français des travers de la mondiali­sation et des risques qu’elle fait peser sur l’économie et l’écologie. Depuis que se produisent des phénomènes météorologiques extrêmes de plus en plus fréquents, ces idées n’ont cessé de se diffuser, et ce, dans toutes les catégories de la population. De plus, grâce au monde enseignant, les jeunes sont beaucoup mieux sensibilisés à ces questions que leurs aînés.»

Les biens manufacturés sont en majorité importés

1. Appellation d’origine protégée ; appellation d’origine contrôlée ; indication géographique protégée : labels européens garantissant l’origine et la qualité des produits alimentaires.

Malgré cette prise de conscience et une appétence pour des produits locaux et durables, les chiffres de l’Insee publiés en juin 2019 sont sans équivoque : les biens manufacturés consommés sont à 64 % importés ; une proportion qui dépasse 85 % pour les biens fabriqués, dont 87 % pour les textiles et l’habillement. Et même si ce taux chute à 40 % pour les denrées alimentaires, encore faut-il pouvoir décrypter les étiquettes. Car la définition du « local » ou « produit en France » demeure très floue. Derrière l’appellation made in France, on trouve des marques non françaises produites pour partie en France et des marques françaises fabriquées ailleurs. Parfois, le local n’est donc qu’un assemblage de composants qui viennent de très loin.

Et si l’on peut se fier aux labels d’identification de qualité et d’origine d’un produit que sont les AOP, AOC et IGP1, il faut tenir compte du fait que ce qui est fabriqué à Roubaix n’est pas vraiment local pour un habitant d’Hendaye, lequel peut s’approvisionner à côté de chez lui en Espagne…

« Ne nous voilons pas la face, tranche Philippe Portier, secrétaire national de la CFDT, nous n’allons pas relocaliser toutes les productions. Néanmoins, consommer local permet d’agir dans certains domaines où nous sommes allés trop loin. » Relocaliser certaines activités relève aussi d’un intérêt stratégique : « Il faut davantage réfléchir aux moyens d’améliorer les coopérations européennes et diversifier nos échanges afin d’être moins dépendants d’une seule partie du monde, l’Asie, pour ne pas la nommer. »

Un intérêt social et environnemental

Si produire et consommer local n’apparaît pas comme la solution miracle, les nombreuses initiatives qui voient le jour dans les domaines de l’alimentation, du textile, de l’énergie ou de la monnaie montrent quand même l’intérêt social et environnemental de cette approche. Les circuits courts, les marchés du terroir, le développement des Amap (ces associations pour le maintien d’une agriculture paysanne) sont déjà des exemples vertueux qui favorisent une alimentation saine et de qualité. Encore faut-il pouvoir répondre à la demande. Paradoxalement, les importations de produits bio augmentent depuis quelques années… Le lien avec l’industrie est tout fait. « Nous avons besoin de fabriquer des composants électroniques pour concevoir de nouvelles machines en lien avec la transition écologique et développer des techniques de production bio encore plus performantes », souligne Philippe Portier, qui rappelle que la CFDT défend l’agroécologie et la fin de l’utilisation des pesticides.

À propos de l'auteur

Claire Nillus
Journaliste

Dans l’industrie, l’arrivée des usines du futur, plus aptes à produire « à la demande », devrait aussi déstabiliser les équilibres mondiaux. Enfin, dans un contexte de raréfaction des matières premières, penser local signifie aussi remettre en question ses habitudes : préférer les produits réparables au tout-jetable, mieux gérer les écosystèmes naturels pour la dépollution ou le chauffage… Des comportements qui favorisent l’activité locale. «Repensons les choses à l’échelle des territoires plutôt que d’un point de vue national», conclut Philippe Portier.