Médecine du travail, un système dans l’impasse ?

icone Extrait du  magazine n°520

Malgré de nombreuses réformes, ces dernières années, la médecine du travail peine à convaincre sur le terrain alors même qu’elle est fragilisée par un manque de praticiens. La crise apparaît d’autant plus profonde que cette spécialité n’attire pas les jeunes médecins.

Par Marie DURIBREUXPublié le 05/02/2026 à 11h05

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© Garo/Phanie

 Dans le secteur privé, 61 % des salariés n’ont pas bénéficié d’une visite avec la médecine du travail dans l’année. C’est ce que montrait la sixième édition de l’Observatoire « La santé au travail » de la Mutualité française (publiée en février 2023). Et 6 % déclaraient n’en avoir jamais eu aucune. Le système de santé au travail à la française – plus connu sous l’appellation de médecine du travail (lire l’encadré ci-dessous) –, réputé pour son caractère universel, aurait-il du plomb dans l’aile ?

Il connaît en tout cas un problème chronique de démographie médicale. D’après les données de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), le nombre de médecins du travail est passé de 5 738 en 2012 à 4 853 en 2025, soit une baisse de 15,4 %, tandis que la population active suivie est, elle, en augmentation. En 2023, les projections prévoyaient une dégradation de la situation à moyen terme, avec 3 565 médecins en exercice en 2030.

À cela s’ajoutent une répartition inégale sur le territoire et le vieillissement des praticiens, comme le constate le dernier rapport du Conseil national de l’Ordre des médecins. En 2025, 51 % des médecins du travail en exercice avaient plus de 55 ans.

Et le renouvellement est loin d’être assuré. La médecine du travail manque d’attrait auprès des jeunes médecins : il est courant que les places d’internat qui lui sont réservées ne trouvent pas preneurs. « La spécialité est mal connue et peu prestigieuse. Et son exercice, quasi exclusivement salarié [donc moins rémunérateur] et de plus en plus féminisé, semble s’en trouver encore plus dévalorisé », commente Blandine Barlet, sociologue, qui a écrit une thèse sur la santé au travail.

Économiser la ressource médicale

La santé au travail a pourtant connu pas moins de quatre réformes depuis les années 2000 (en 2004, 2012, 2016 et 2021) pour l’adapter aux évolutions du monde du travail (et déjà au manque de médecins). L’idée était de mettre l’accent sur la prévention. Pour ce faire, le médecin du travail a pris la tête d’une équipe médicale pluridisciplinaire, lui permettant de déléguer certaines tâches.

La visite médicale d’embauche est devenue une visite d’information et de prévention, suivie de visites périodiques plus espacées (tous les cinq ans pour un suivi simple). Autant de mesures qui auraient dû aussi permettre d’économiser la ressource médicale, mais qui n’ont pas traité le problème de fond. « La dernière réforme a créé de nouveaux outils au service de la prévention des risques professionnels, comme les cellules de prévention de la désinsertion professionnelle mais, pour les activer, encore faut-il de la main-d’œuvre », souligne Laurent Picoto, membre du Comité national de prévention et de santé au travail pour la CFDT.

Quels sont les leviers d’action possibles ?

Jusqu’à présent, le législateur tente surtout de gérer la pénurie médicale. La loi du 2 août 2021 (dite loi santé au travail) a ouvert les possibilités de transfert de visites aux infirmiers de santé au travail en vue de libérer du temps médical aux médecins. « Mais tout dépend de la personnalité du médecin qui coordonne l’équipe pluridisciplinaire. Certains délèguent presque tout, y compris une partie de leurs missions en milieu de travail, d’autres rien », explique Anne Gallois, préventrice et chargée de santé au travail pour la Fédération Construction et Bois de la CFDT. Autre piste : le recours possible, dans certaines limites, aux outils de télésanté. Enfin, les textes prévoient un dispositif de « médecins praticiens correspondants » réservé aux zones sous-denses, reposant sur un réseau de médecins de ville formés, mais il n’est toujours pas effectif sur le terrain.

L’exécutif souhaite désormais améliorer la visibilité de la spécialité au sein des études de médecine. Il envisage aussi de favoriser le recrutement de nouveaux médecins par d’autres biais, en augmentant le nombre de praticiens à diplôme hors Union européenne (Padhue) ou en encourageant les reconversions vers la médecine du travail, notamment avec la formation de collaborateur médecin. C’est le cas du docteur Corinne Sordoillet. «J’étais médecin en protection maternelle infantile mais, après une formation exigeante de quatre ans, je suis devenue médecin du travail, il y a huit ans, dans un service de prévention et de santé au travail interentreprises du BTP couvrant la Haute-Marne », témoigne-t-elle.

Dernière piste, qui irrite les syndicats de médecins : les prérogatives des médecins du travail pourraient être encore allégées, que ce soit par la fin du caractère obligatoire de certaines visites médicales ou par de nouvelles délégations de compétences aux infirmiers en santé au travail. Et pourquoi ne pas ouvrir à ces derniers la « pratique avancée » – qui nécessite un master pour devenir le bras droit du médecin ? C’est possible dans des domaines comme la psychiatrie ou les urgences. Mais, pour l’heure, le sujet est bloqué.

La médecine du travail en France, mode d’emploi

La médecine du travail, officiellement instituée en 1946, désignait initialement l’organisation de la santé au travail, axée sur la visite médicale obligatoire des travailleurs auprès du médecin du travail. Dans le sillage de la directive européenne du 12 juin 1989, elle s’est muée, au début des années 2000, en un système de santé au travail, davantage tourné vers la prévention et la pluridisciplinarité, intégrant d’autres compétences comme l’ergonomie, la toxicologie, la psychologie du travail…

Le système institutionnel actuel reste complexe avec un dispositif propre au secteur privé, qui distingue les entreprises du régime général, celles du régime agricole (relevant d’une médecine du travail intégrée à la Mutualité sociale agricole) et celles relevant du régime des marins et gens de mer. Quant au secteur public, il organise en parallèle sa médecine de prévention selon la répartition des trois fonctions publiques (État, hospitalière et territoriale).

Pour le régime général, l’organisation et le financement de la médecine du travail reposent en grande partie – sous la tutelle de l’État – sur les employeurs, via la création en direct d’un service autonome, ou l’adhésion à un service interentreprises, de statut loi 1901, où sont représentées organisations patronales et syndicales.