Maison familiale rurale de Vigneulles-lès-Hattonchâtel

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iconeExtrait du magazine n°480

Souvent méconnues, les maisons familiales rurales proposent un projet éducatif et pédagogique fondé sur l’alternance et la priorité donnée à la pratique pour former des jeunes aux métiers liés à l’agriculture. Une approche globale qui exige une grande polyvalence des formateurs. Reportage.

Par Emmanuelle Pirat— Publié le 28/01/2022 à 09h30

Il est 18 heures, la nuit et un froid glacial ont enveloppé Vigneulles-lès-Hattonchâtel, petit bourg de la Meuse, proche de Verdun. C’est pourtant le moment choisi par Francis Courtois, formateur à la maison familiale rurale (quarante et un ans d’ancienneté !), pour emmener sa classe de première en agroéquipement au marché de Noël, sur la place du village. « On ne prend pas le fourgon, on y va à pied », lance-t-il à sa dizaine d’élèves, bonnets vissés sur le crâne et questionnaire en main.

« J’enseigne la vente de produits agricoles. Alors plutôt que de parler théorie, dans une classe, je les emmène voir les circuits courts sur le terrain », explique celui qui embarque ses élèves dans sa passion à travers toutes sortes de visites, participation à des concours agricoles, etc.

Ce soir, les élèves auront une heure pour interroger les producteurs – dont certains sont réunis en Amap – et récolter de précieuses informations, qu’ils reprendront ensuite en cours.

C’est là l’un des fondamentaux des maisons familiales rurales : une pédagogie fondée sur l’alternance (une semaine à l’école puis une semaine en stage chez un professionnel, et ce, dès la quatrième), avec une priorité donnée à la pratique, à l’expérience, dans la lignée du projet du fondateur, un prêtre qui, en 1937, a souhaité que les jeunes des campagnes reçoivent une instruction tout en continuant à travailler sur l’exploitation familiale.

Ainsi, à Vigneulles, l’une des quelque 400 MFR de France, 240 élèves sont accueillis chaque année, de la classe de quatrième à la licence, essentiellement pour des formations aux métiers de l’agriculture et de la maintenance des matériels.

On y vit un peu comme en famille. On y partage sa chambrée à quatre (95 % des élèves sont internes) et on participe à la vie de l’établissement en débarrassant la table aux repas, en faisant la plonge à tour de rôle, en nettoyant sa chambre… Après les cours, l’étude et le repas, on se rejoint dans le foyer pour jouer au baby-foot, aux cartes ou « geeker » (jouer aux jeux vidéo).

Les temps d’étude, la surveillance et l’animation des soirées sont assurés par… les enseignants eux-mêmes ! D’ailleurs, en MFR, on ne parle pas d’enseignants mais de « moniteurs » ou, mieux, de « formateurs ».

La « fonction globale »

C’est une spécificité du rôle des personnels de MFR (8 000 dans l’ensemble du réseau), héritée de l’histoire. Dans le jargon on appelle cela la « fonction globale ». « En fait, nous sommes à la fois animateurs, formateurs et éducateurs », explique Agnès Bronner, déléguée syndicale CFDT, qui assure des cours de mathématiques aux classes de quatrième et troisième, la gestion aux bacs pro, le droit et le commerce en BTS et le management aux licences.

Comme chaque formateur, elle assure également le tutorat d’une dizaine d’élèves, pour lesquels elle doit plus spécifiquement accompagner la scolarité et l’orientation, dans et hors l’établissement. « Nous devons faire le lien avec les maîtres de stage, faire des visites sur les exploitations ou dans les entreprises pour voir si tout se passe bien, faire le lien avec les familles… ».

À cet agenda déjà bien chargé il faut ajouter la préparation des cours, l’animation des veillées, l’organisation des nombreux projets (voyages, séjour au ski, etc.) très chronophages.

Sous statut associatif, les MFR « ont des budgets serrés. Alors on fait tout nous-mêmes ». Les formateurs participent, en outre, à toutes sortes de journées portes ouvertes ou foires agricoles, où la MFR tient à être représentée. « Nous sommes des vrais couteaux suisses », résume Agnès.

« Une MFR, c’est comme une petite entreprise. Notre activité dépend de l’implication de tous », reconnaît Christophe Adnet, le directeur de la MFR de Vigneulles, qui cumule d’ailleurs cette fonction avec celle de formateur en gestion.

Un investissement sans faille

À propos de l'auteur

Emmanuelle Pirat
Journaliste

L’investissement des personnels est donc bien la clé – et la force – de ces écoles. « On partage beaucoup avec nos jeunes », apprécient de nombreux formateurs. Des soirées, des complicités autour de la table de ping-pong, mais aussi des confidences, tous ces « bleus à l’âme de l’adolescence », mais aussi des crises, des fugues parfois… Ce qui n’est pas sans conséquences. Pour certains, ce mélange des genres s’avère très – trop – lourd. L’engagement se paie au prix fort en temps, charge de travail et charge mentale. Le profil des jeunes en MFR ajoute parfois aux responsabilités.

« Ce sont des jeunes qui ont besoin d’accompagnement, et qui ont parfois un passé très lourd, cabossé, fait de décrochage scolaire ou autre », souligne Isabelle Ouedraogo, responsable de la branche MFR à la Fédération Agri-Agro CFDT.

La CFDT des MFR alerte régulièrement sur certains dysfonctionnements, liés notamment au mode de gouvernance (lire l’encadré ci-dessous). « Les risques psychosociaux sont le premier risque professionnel en MFR », rappelle Fabrice Chevaucherie, délégué syndical central CFDT des MFR et formateur. À Vigneulles, en tout cas, c’est avant tout l’implication et « la fierté de travailler en MFR » qui ressort.

Les résultats sont là, d’ailleurs : dans le Grand Est, les 18 MFR affichent un taux d’insertion professionnelle de 91 %.

Revoir les modes de gouvernance des MFR

Des salariés en épuisement professionnel, des mises au placard brutales, des situations de « management par culpabilisation », de harcèlement ou de management autoritaire… Dans certaines MFR, la situation est rude.

Le manque d’homogénéité est d’ailleurs l’un des principaux griefs de la CFDT, qui plaide pour une harmonisation à l’échelle de la branche. Sous statut associatif loi 1901, les MFR ont « un mode de gouvernance qu’il est urgent de réformer. Les fonctionnements dépendent beaucoup trop des personnalités des directeurs ou directrices, de la composition des conseils d’administration… Cela manque de contre-pouvoirs », souligne Fabrice Chevaucherie, le DSC, qui souhaite également « davantage de transparence dans la gestion financière des établissements ». Concernant le temps et la charge de travail, la CFDT demande que le code rural et le code du travail soient respectés.

« Si ce n’est pas le cas dans toutes les MFR, bon nombre de salariés n’ont pas d’annualisation, et atteignent fréquemment les quarante-quatre heures de travail hebdomadaires », indique Fabrice. Il s’agirait, en outre, de revoir la notion de « fonction globale » : « À l’origine, il s’agissait de la fonction globale éducative et pédagogique, pour accompagner l’élève sur un ensemble de champs : visite en entreprise, activités de formation… Mais, aujourd’hui, de nouvelles missions sont venues s’ajouter sans que soient dégagés des moyens supplémentaires. »

La CFDT compte sur sa position majoritaire (80 % aux élections) pour faire entendre sa voix et pour que les personnels puissent bénéficier de conditions de travail qui préservent leur santé et la qualité de l’enseignement.  

La MFR de Vigneulles-Lès-Hattonchâtel, l’une des quelque 400 MFR de France, accueille chaque année 240 élèves, depuis la classe de quatrième jusqu’à la licence.
La MFR de Vigneulles-Lès-Hattonchâtel, l’une des quelque 400 MFR de France, accueille chaque année 240 élèves, depuis la classe de quatrième jusqu’à la licence. ©Joseph Melin
Cette MFR est spécialisée dans la formation aux métiers liés à l’agriculture et à la maintenance des matériels, mais l’offre de formation des MFR est large : services à la personne, hôtellerie-restauration, métiers liés aux activités hippiques, viticulture, œnologie, fleuristerie, animalerie, etc.
Cette MFR est spécialisée dans la formation aux métiers liés à l’agriculture et à la maintenance des matériels, mais l’offre de formation des MFR est large : services à la personne, hôtellerie-restauration, métiers liés aux activités hippiques, viticulture, œnologie, fleuristerie, animalerie, etc. © Joseph Melin
Les jeunes apprennent non seulement à conduire les tracteurs… mais à les réparer ! Ici, Nicolas, en BTS 2e année TSMA (technicien service matériel agricole), élabore le diagnostic d’une panne sur son tracteur.
Les jeunes apprennent non seulement à conduire les tracteurs… mais à les réparer ! Ici, Nicolas, en BTS 2e année TSMA (technicien service matériel agricole), élabore le diagnostic d’une panne sur son tracteur. © Joseph Melin
Ici les jeunes apprennent à conduire un tracteur.
Ici les jeunes apprennent à conduire un tracteur.© Joseph Melin
Travail du fer pour les BTS et CAP à l’atelier.
Travail du fer pour les BTS et CAP à l’atelier. © Joseph Melin
L’enseignement en MFR donne la priorité à la pratique. Ici, un cours de mécano-soudure pour les CAP avec leur formateur Stéphane Stœrkel.
L’enseignement en MFR donne la priorité à la pratique. Ici, un cours de mécano-soudure pour les CAP avec leur formateur Stéphane Stœrkel. © Joseph Melin
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Didier Champagne, formateur depuis quatre ans à Vigneulles, et ancien salarié d’une concession automobile. 
La diversité des profils des formateurs est aussi une particularité des MFR, et apporte aussi une grande richesse.
Didier Champagne, formateur depuis quatre ans à Vigneulles, et ancien salarié d’une concession automobile. La diversité des profils des formateurs est aussi une particularité des MFR, et apporte aussi une grande richesse. © Joseph Melin
Francis Courtois (à g.) montre le questionnaire auquel les élèves auront à répondre en interrogeant les producteurs présents sur le marché… «J’enseigne la vente de produits agricoles. Alors plutôt que de leur parler théorie, dans une classe, je les emmène voir les circuits courts sur le terrain», affirme ce passionné, qui enseigne à la MFR depuis quarante et un ans !
Francis Courtois (à g.) montre le questionnaire auquel les élèves auront à répondre en interrogeant les producteurs présents sur le marché… «J’enseigne la vente de produits agricoles. Alors plutôt que de leur parler théorie, dans une classe, je les emmène voir les circuits courts sur le terrain», affirme ce passionné, qui enseigne à la MFR depuis quarante et un ans ! © Joseph Melin
Les élèves interviewent les producteurs sur leur activité et notamment sur les avantages et contraintes d’être en Amap, (associations pour le maintien d'une agriculture paysanne). Malgré le froid, les élèves sont très appliqués !
Les élèves interviewent les producteurs sur leur activité et notamment sur les avantages et contraintes d’être en Amap, (associations pour le maintien d'une agriculture paysanne). Malgré le froid, les élèves sont très appliqués ! © Joseph Melin
Les élèves interviewent les producteurs sur leur activité et notamment sur les avantages et contraintes d’être en Amap (associations pour le maintien d'une agriculture paysanne). Malgré le froid, les élèves sont très appliqués !
Les élèves interviewent les producteurs sur leur activité et notamment sur les avantages et contraintes d’être en Amap (associations pour le maintien d'une agriculture paysanne). Malgré le froid, les élèves sont très appliqués ! © Joseph Melin
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Agnès Bronner, la déléguée syndicale CFDT et formatrice en MFR. Formatrice, elle enseigne les maths aux élèves de quatrième et troisième, la gestion en bac pro, le droit et le commerce en BTS et le management en licence !! La polyvalence des formateurs est une autre spécificité des MFR, héritée de l’histoire. Les formateurs ont à la fois un rôle d’éducateur, d’animateur et de formateur. Dans le jargon, on appelle cela « la fonction globale ».
Agnès Bronner, la déléguée syndicale CFDT et formatrice en MFR. Formatrice, elle enseigne les maths aux élèves de quatrième et troisième, la gestion en bac pro, le droit et le commerce en BTS et le management en licence !! La polyvalence des formateurs est une autre spécificité des MFR, héritée de l’histoire. Les formateurs ont à la fois un rôle d’éducateur, d’animateur et de formateur. Dans le jargon, on appelle cela « la fonction globale ». ©Joseph Melin
Agnès Bronner, la déléguée syndicale CFDT et formatrice en MFR. Formatrice, elle enseigne les maths aux élèves de e quatrième et troisième, la gestion en bac pro, le droit et le commerce en BTS et le management en licence !! La polyvalence des formateurs est une autre spécificité des MFR, héritée de l’histoire. Les formateurs ont à la fois un rôle d’éducateur, d’animateur et de formateur. Dans le jargon, on appelle cela « la fonction globale ».
Agnès Bronner, la déléguée syndicale CFDT et formatrice en MFR. Formatrice, elle enseigne les maths aux élèves de e quatrième et troisième, la gestion en bac pro, le droit et le commerce en BTS et le management en licence !! La polyvalence des formateurs est une autre spécificité des MFR, héritée de l’histoire. Les formateurs ont à la fois un rôle d’éducateur, d’animateur et de formateur. Dans le jargon, on appelle cela « la fonction globale ». ©Joseph Melin
Après chaque service, les jeunes s’occupent de débarrasser les plateaux, faire la plonge… Tous les élèves participent ainsi à la vie collective et au nettoyage des locaux.
Après chaque service, les jeunes s’occupent de débarrasser les plateaux, faire la plonge… Tous les élèves participent ainsi à la vie collective et au nettoyage des locaux. ©Joseph Melin
Après chaque service, les jeunes s’occupent de débarrasser les plateaux, faire la plonge… Tous les élèves participent ainsi à la vie collective et au nettoyage des locaux.
Après chaque service, les jeunes s’occupent de débarrasser les plateaux, faire la plonge… Tous les élèves participent ainsi à la vie collective et au nettoyage des locaux. ©Joseph Melin
Après chaque service, les jeunes s’occupent de débarrasser les plateaux, faire la plonge… Tous les élèves participent ainsi à la vie collective et au nettoyage des locaux.
Après chaque service, les jeunes s’occupent de débarrasser les plateaux, faire la plonge… Tous les élèves participent ainsi à la vie collective et au nettoyage des locaux. ©Joseph Melin
Le soir, les jeunes regagnent le foyer, pour un moment de détente
Le soir, les jeunes regagnent le foyer, pour un moment de détente©Joseph Melin
Le soir, les jeunes regagnent le foyer, pour un moment de détente
Le soir, les jeunes regagnent le foyer, pour un moment de détente©Joseph Melin
Avant de rejoindre leur chambre, qu’ils partagent à 4, les élèves écoutent les instructions du surveillant de nuit (Denis Paté), un ancien militaire de carrière, mais avec un cœur gros comme ça !
Avant de rejoindre leur chambre, qu’ils partagent à 4, les élèves écoutent les instructions du surveillant de nuit (Denis Paté), un ancien militaire de carrière, mais avec un cœur gros comme ça ! ©Joseph Melin
Le vendredi, les élèves doivent rendre leur chambre impeccable. La semaine suivante, ils seront en stage en entreprise ou sur une exploitation agricole (puisque le principe de la MFR est la formation en alternance) et une autre partie des élèves arrivera à l’internat.
Le vendredi, les élèves doivent rendre leur chambre impeccable. La semaine suivante, ils seront en stage en entreprise ou sur une exploitation agricole (puisque le principe de la MFR est la formation en alternance) et une autre partie des élèves arrivera à l’internat. ©Joseph Melin