Les petites mains de l’atome

icone Extrait du  magazine n°521

La France compte 33 000 salariés sous-traitants de la filière nucléaire. Assignés à la maintenance des centrales ou au démantèlement des installations, ils représentent une main-d’œuvre essentielle pour les groupes comme EDF ou Orano. Une vie rythmée par les périodes de révision des centrales et la précarité.

Par Anne-Sophie BallePublié le 04/03/2026 à 10h00

La Hague
La Hague© Cyril Entzmann

Combinaison d’intervention sur le dos et heaume ventilé recouvrant leur visage, des silhouettes s’extirpent de l’étroit passage où des parois plastiques de décontamination ont été installées. Après deux heures de plongée en « zone contaminée », c’est l’heure de la relève. « Ici, le temps d’exposition est surtout dépendant du port des tenues, qui peuvent avoisiner les 15 kg, mais c’est encore le masque qui est le plus pénible », précise Lucien, gestionnaire des transports radioactifs au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) de Marcoule (Gard). L’autre facteur déterminant, c’est le taux d’irradiation : « En zone contrôlée orange ou rouge, là où la radioactivité est la plus élevée, l’opération ne doit pas excéder quelques minutes. » 

“Avant, on nous appelait agents de servitude. On avait des badges de couleurs différentes et des places de parking à part sur les centrales. ”

Michel Pendeleur, ancien décontamineur et délégué syndical central chez Orano DS
Michel Pendeleur, ancien décontamineur et délégué syndical central chez Orano DS
Michel Pendeleur, ancien décontamineur et délégué syndical central chez Orano DS© DR

Des opérations que les grandes entreprises sous-traitent pourtant à 80 %. Prestataires caristes, soudeurs, calorifugeurs, décontamineurs… ces « nomades du nucléaire » sillonnent la France et interviennent au gré des arrêts de tranche1et des opérations d’assainissement des réacteurs en phase de démantèlement. Plus mobiles et surtout moins coûteux que les agents d’EDF ou d’Orano, ils ont hérité, au fil du temps, des tâches les plus pénibles et les plus exposées à la radioactivité2. Nettoyer les cuves, gratter les parois, réparer à la hâte pendant que les réacteurs sont à l’arrêt… une vie passée à « prendre de la dose », comme ils disent. « Avant, on nous appelait agents de servitude, sourit Michel Pendeleur, ancien décontamineur et délégué syndical central chez Orano DS. On avait des badges de couleurs différentes et des places de parking à part sur les centrales. » Certes, depuis, l’appellation a disparu. Mais les conditions de travail, elles, n’ont guère changé.

Le salaire de la peur

Les traits tirés, ils racontent leur quotidien, aussi nomade que précaire. Car malgré les risques, les salaires dépassent à peine le smic, 1500 euros net par mois, gonflés par les indemnités de grand déplacement, soit 93 euros par jour pour se loger et se nourrir. De quoi doubler, voire plus, leur salaire de base et convaincre la majorité d’entre eux de quitter le domicile plusieurs mois durant, mais pas de vivre correctement. « On essaye de rentabiliser au maximum en faisant de la gratte, explique Vincent, responsable des plannings à Nogent-sur-Seine (Aube). Certains louent des gîtes à plusieurs ; d’autres posent leur caravane dans les campings alentour ou directement sur les parkings des centrales. » Pour ces « petites mains de l’atome », le nomadisme, et la précarité qui l’accompagne, est sans doute la première des pénibilités du métier.

« La dose », elle, n’est rien : « Le danger, on finit par s’y habituer », glisse un salarié. Pourtant, ces conditions de vie dégradées posent de véritables questions de sécurité. En février 2022, Emmanuel Macron annonçait à Belfort un vaste plan de relance du nucléaire. Ici, le discours du chef de l’État est encore dans toutes les têtes. « Relancer le nucléaire, mais comment ? Avec qui et dans quelles conditions ? », s’interrogent les principaux intéressés.

La prolongation de dix ans des réacteurs conçus pour durer quarante ans initialement et la construction de nouveaux EPR représentent, de facto, une masse de travail supplémentaire pour ces sous-traitants déjà sur la corde.

À La Hague, où les opérations de maintenance se multiplient, les gens craquent. La durée des arrêts de tranche, qui pouvait atteindre trois mois dans les années 1990, a été ramenée à dix-huit jours en moyenne. « Une journée d’arrêt de tranche coûte environ 1 million d’euros à EDF, alors il faut aller vite. Mais, dans nos métiers, la pression et la fatigue peuvent être dramatiques », résume Sophie Gobin, déléguée syndicale référente à Belleville-sur-Loire (Cher).

Sophie Gobin, déléguée syndicale référente à Belleville-sur-Loire (Cher).
Sophie Gobin, déléguée syndicale référente à Belleville-sur-Loire (Cher).© DR

« Jusqu’ici tout va bien »

Après chaque plongée, Stéphane, sous-traitant d’EDF, consigne les doses radioactives qu’il reçoit dans un petit carnet. En décembre 2025, il frôlait les 11 millisieverts sur l’année civile. La réglementation française fixe le seuil de dose maximale tolérée par une personne à 1 mSv/an au-delà de la radioactivité naturelle et des doses reçues en médecine (en moyenne 2,4 mSv/an). Mais pour les travailleurs du nucléaire, les limites réglementaires sont plus élevées (20 mSv/an) car ils bénéficient, en théorie, d’un suivi médical poussé. « Jusqu’ici tout va bien », se rassure Stéphane. Mais qu’en sera-t-il dans cinq ou dix ans ? La santé des sous-traitants de l’atome reste un sujet délicat, et une potentielle bombe à retardement.

Sur le terrain, Jean-François Feron, élu CSE chez Orano DS et ambassadeur Handicap, note déjà des contrôles médicaux moins fréquents. « D’une visite par an on est passés à une visite tous les deux ans. Avant, poursuit-il, on avait des tests d’efforts et des examens radiologiques systématiques. Mais ils ont été retirés, au prétexte que cela infligeait de la dose supplémentaire aux gars… »

En 2025, il a monté 26 dossiers RQTH (reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé) et trois dossiers d’invalidité. Mais il le sait. Il est très difficile pour les salariés « extérieurs » de faire valoir leurs droits à la réparation en cas d’atteinte à la santé sans un statut unique. « Aujourd’hui, on passe d’une convention collective à une autre, de la logistique jusqu’au nettoyage », abonde Vincent.

Voilà des décennies, pourtant, que les travailleurs des sous-traitants du nucléaire réclament la création d’un tel statut afin de bénéficier d’une formation uniformisée et que soit reconnue la pénibilité de leurs conditions de travail. En 2018, une enquête parlementaire sur la sûreté et la sécurité des installations nucléaires estimait « pertinent de placer tous les salariés du nucléaire, et notamment les sous-traitants d’EDF, du CEA ou d’Orano, sous un statut unique ». Des préconisations restées lettre morte.

« L’homme et sa sécurité doivent constituer la première préoccupation de toute aventure technologique », écrivait Albert Einstein en 1931… Près d’un siècle plus tard, la mise en garde reste cruellement d’actualité .