La section syndicale de Dassault Systèmes se mobilise pour le pouvoir d’achat

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iconeExtrait de l’hebdo n°3817

Être une entreprise à l’insolente croissance… et refuser d’accorder des augmentations générales depuis plusieurs années. La politique salariale de Dassault Systèmes est jugée inacceptable par les organisations syndicales, qui mobilisent des salariés souvent peu enclins à montrer leur mécontentement. La CFDT est en première ligne de la contestation.

Par Jérôme Citron— Publié le 29/03/2022 à 12h00

Christine Defert et Didier Clévenot sont élus CFDT au CSE de Dassault Systèmes.
Christine Defert et Didier Clévenot sont élus CFDT au CSE de Dassault Systèmes.© Syndheb

Comme tous les jeudis depuis le 10 février, entre 120 et 150 salariés osent afficher leur mécontentement le temps d’une micromanifestation d’une heure avec drapeau et mégaphone à l’entrée du flamboyant campus Dassault Systèmes situé en région parisienne. Pour faire nombre, ces courageux contestataires peuvent compter sur leurs collègues de Thales, qui viennent en voisins manifester eux aussi leur mécontentement. Dans cette zone de bureaux plutôt froide, où se concentre une majorité des grandes entreprises de la nouvelle technologie française, l’initiative n’est pas banale.

Chez Dassault Systèmes, la culture syndicale n’a rien d’une évidence. L’entreprise est généralement qualifiée de paternaliste, et il s’y trouve encore un syndicat maison relativement puissant. Les quelque 4 400 salariés en France – essentiellement des cadres et ingénieurs – n’ont donc guère l’habitude de se mobiliser. Il faut dire que l’incroyable réussite économique et industrielle de cette entreprise spécialisée dans la virtualisation du monde réel (jumeau numérique) lui a donné les moyens financiers de bien traiter ses collaborateurs avec des primes d’intéressement et de participation assez élevées.

Malaise du côté de la négociation sur les salaires

Le fait que toutes les organisations syndicales soient tombées d’accord pour lancer une mobilisation portant sur les salaires et que celle-ci connaisse un succès d’estime depuis le début du mois de février révèle donc un véritable malaise. Un malaise que l’on retrouve d’ailleurs aujourd’hui dans nombre d’entreprises du CAC 40 – lesquelles ont manifestement des difficultés à comprendre qu’elles ne peuvent plus trop limiter les augmentations salariales générales, comme elles en avaient pris l’habitude ces dix dernières années.

« Malgré des résultats économiques records et un surinvestissement des salariés pendant la crise sanitaire, la direction a mis fin à la négociation sur les salaires en assumant le fait que certains salariés ne perçoivent aucune augmentation salariale alors même qu’ils ont pleinement réalisé leurs objectifs. Elle refuse de couvrir l’inflation afin qu’aucun collaborateur ne perde en pouvoir d’achat. Pire, elle refuse de garantir a minima l’augmentation du coût de la vie pour les salariés les plus jeunes, c’est scandaleux ! », résume Didier Clévenot, délégué syndical CFDT.1 « Pendant la crise sanitaire, nous n’avons rien dit au sujet de la politique salariale. Nous avons même estimé que l’entreprise avait joué le jeu en maintenant l’ensemble des salaires et des primes alors qu’il y avait une vraie incertitude, poursuit Christine Defert, élue CFDT au comité social et économique. Mais cette crise est dernière nous, et la progression des résultats de l’entreprise est à deux chiffres. Il n’y a aucune raison de ne pas accorder d’augmentation générale. »

Si incroyable que cela puisse paraître, l’entreprise n’a pour l’instant fait aucun geste en direction de l’intersyndicale, malgré toutes les actions menées. Un quart des salariés de l’entreprise risque toujours de ne pas obtenir d’augmentation pour la deuxième année d’affilée. « Avec deux ou trois ans d’ancienneté, de jeunes ingénieurs peuvent se retrouver payés comme les nouveaux embauchés de l’année, voire moins vu la compétition entre les entreprises quand il s’agit d’attirer les nouveaux talents, résume Didier Clévenot. Ce n’est ni sain ni stimulant. »

Des entreprises françaises qui changent leur politique salariale

Peu encline à jouer le jeu du dialogue, Dassault Systèmes reste inflexible alors que toutes les grandes entreprises françaises comparables sont en train de modifier leur politique salariale à la fois sous la pression des organisations syndicales et face à un haut niveau d’inflation. La grande majorité d’entre elles accorde à présent des augmentations générales pour limiter la perte de pouvoir d’achat. Toujours soudée, l’intersyndicale de Dassault Systèmes ne baisse donc pas les bras et poursuit ses mobilisations. Sa pétition lancée au début mars totalise à présent plusieurs centaines de signatures. Elle compte également sur l’enquête annuelle de satisfaction des salariés comme moyen de pression, car ses résultats entrent en ligne de compte dans le calcul de la rémunération du directeur général. Or les résultats de cette enquête étaient déjà à la baisse l’année dernière, ce qui montre bien que le malaise n’est pas une vue de l’esprit des représentants des salariés.

« Nous attendons le mois d’avril pour faire le point sur le mouvement, résume Didier Clévenot. À ce moment-là, les salariés sauront s’ils font partie ou non de ceux qui sont augmentés, et nous saurons mieux ce qu’ils attendent de leurs représentants. » Il reste en effet difficile, dans une entreprise quasi exclusivement composée de cadres, de mesurer l’adhésion des salariés à un mouvement social. En fonction des services, il n’est pas forcément bien vu de montrer son adhésion. Le monde du travail change, oui, mais certains comportements restent bien ancrés…