La révolution télétravail chez Thales

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iconeExtrait de l’hebdo n°3789

Un nouvel accord télétravail est en vigueur depuis le 1er juillet dans cette entreprise qui emploie en France 40 000 salariés (répartis sur des sites de tailles et d’activités très différentes). Entre partisans du retour au bureau et défenseurs du travail à distance, les discussions ont été tendues avant d’arriver à un accord de groupe.

Par Claire Nillus— Publié le 07/09/2021 à 12h04

Le conseil exécutif élu pour la mandature 2018-2021, lors de l’assemblée générale ordinaire d’octobre 2018 à Roquebrune-sur-Argens (Var).
Le conseil exécutif élu pour la mandature 2018-2021, lors de l’assemblée générale ordinaire d’octobre 2018 à Roquebrune-sur-Argens (Var).© DR

Comme dans d’autres grands groupes, la direction de Thales voit dans la crise sanitaire une aubaine lorsqu’il s’agit d’accélérer des réorganisations en cours. Les projets de restructuration immobilière et de numérisation du travail vont bon train. « Nous sentons le vent tourner depuis plusieurs années, attestent Anne Cognieux, secrétaire de l’Inter CFDT de Thales, et Pascal Bourreau, secrétaire adjoint. Si rien n’est fait pour faire revenir les salariés au bureau, l’ubérisation des postes et la délocalisation du télétravail dans d’autres régions du monde risquent d’arriver encore plus vite que prévue ! »

C’est là l’une de leurs préoccupations majeures, celle guidant l’esprit de l’accord relatif au télétravail qui vient d’être renégocié. Le compromis cherché était en effet de faire revivre des collectifs de travail malmenés depuis le début de la crise sanitaire, tout en permettant à des salariés qui n’y avaient pas accès de bénéficier de jours télétravaillables et d’homogénéiser des pratiques très diverses compte tenu de la nature composite de l’entreprise.

Repli sur soi et nombrilisme, des sujets d’inquiétude

Dans ce groupe protéiforme qui compte 19 sociétés et 51 établissements au sein de l’Hexagone, les aspirations au télétravail ne sont évidemment pas tout à fait les mêmes à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) – le plus petit site avec 41 salariés – qu’à Gennevilliers (Hauts-de-Seine) – le plus grand, avec plus de 4 000. Présente dans 47 sections syndicales et majoritaire au niveau du groupe avec 31,76 % des voix, la CFDT de Thales est parvenue à un accord global sous le feu de nombreuses critiques : celles de la direction, pressée de négocier un accord pour mener à bien ses grands projets de réorganisation ; celles de la CFE-CGC, deuxième organisation représentative chez Thales, qui souhaitait obtenir un maximum de jours de télétravail et a refusé de signer l’accord ; celles du terrain, enfin, où les équipes syndicales étaient divisées, revendiquant tour à tour, au nom de leurs salariés, qui plus de jours de télétravail, qui plus de souplesse, qui plus d’encadrement.

Bref, un vrai casse-tête. Mais pour la coordination CFDT, il n’était pas question de faire l’économie d’une réflexion sur la stratégie du groupe à long terme. « Sans un accord de groupe, les petits arrangements de gré à gré auraient continué au détriment d’une culture d’entreprise déjà bien émiettée. Nous voyons avec inquiétude monter toujours plus d’individualisme au travail. »

Le choix du collectif

Moins avantageux pour certains salariés que l’accord précédent, mieux-disant pour d’autres, l’inter CFDT assume avec cet accord le fait de mécontenter une partie du personnel en voulant faire revenir les salariés au bureau et responsabiliser des managers qui ont délaissé leurs équipes pendant les confinements successifs. « Il n’est pas acceptable qu’un manager de proximité décide de mettre ses collaborateurs en roue libre du jour au lendemain sous prétexte qu’il est impossible de les piloter à distance », appuie Pascal Bourreau. En clair, avec cet accord, il fallait actualiser celui de 2012 à l’aune des changements d’organisation vécus récemment mais aussi remettre les pendules à l’heure. Ce à quoi la CFDT s’est employée.

La négociation a remis en lumière plusieurs effets délétères en matière d’organisation du télétravail jusqu’à maintenant tels que l’absence de mesures de la charge de travail (versus la pression inchangée d’objectifs par tête), les problèmes de déconnexion (numérique et mentale), le flicage prenant la forme d’un reporting permanent observé çà et là… « Pour beaucoup de salariés, il y a urgence à revenir sur site. Et les militants doivent accompagner ce retour en reprenant leur accompagnement de proximité qui s’est parfois, lui aussi, un peu dilué dans la crise », estime Anne.

« Par ailleurs, nous voulons contrer de multiples incitations à rester chez soi, comme la volonté de la direction – sous couvert d’améliorer l’empreinte carbone de l’entreprise –, de limiter les trajets domicile-travail sans même avoir mené une véritable réflexion sur un projet de développement des mobilités douces », ajoute Pascal Bourreau.

Le principe du double volontariat réaffirmé

Comme le préconise l’accord national interprofessionnel de novembre 2020, le nouvel accord relatif au télétravail détaille trois possibilités de mise en œuvre : le télétravail régulier soumis à signature d’un avenant à raison d’un ou de deux jours hebdomadaires (trois en cas de situation individuelle spécifique) ou dix jours par mois avec, dans tous les cas, une journée de présence obligatoire par semaine ; le télétravail occasionnel (mais qui doit rester ponctuel) ; le télétravail « pour répondre à des circonstances collectives exceptionnelles ». Dans ce dernier cas, l’accord précise que toute situation décrétée « cas de force majeure » doit l’être par le biais des autorités nationales ou régionales.

« Dans tous les cas, commente Anne, ce qui nous a donné du fil à retordre, c’était de maintenir le télétravail comme un droit du salarié et non pas un droit de l’employeur. Nous avons réussi à faire inscrire dans l’accord le droit du salarié de ne pas vouloir télétravailler et donc de ne pas signer d’avenant s’il ne l’a pas demandé ! » Car la CFDT de Thales est attentive. En 2020, les risques psychosociaux ont explosé. Une étude menée sur la base des informations de la commission de suivi du contrat de santé et prévoyance de l’entreprise montre que la consommation pharmacologique et les arrêts de travail de plus d’un mois ont énormément augmenté depuis dix-huit mois.

« Au premier confinement, beaucoup de salariés n’étaient pas prêts, les managers non plus : avant la crise, il y avait seulement 6 % de télétravailleurs chez Thales. De plus, tenir seul face à son ordinateur, c’est possible deux mois mais plus d’un an, c’est une tout autre histoire ! Il ne faut pas passer sous silence les conséquences du télétravail – que nous n’avons pas encore complètement analysées faute de recul suffisant – sur la santé des salariés. »

Alors, si en préambule du nouvel accord il est stipulé que ce mode d’organisation du travail n’est « ni un moyen de conduire à des réductions de surfaces immobilières ni un palliatif à des problèmes d’organisation du travail au sein des services, qui relèvent du management », les militants sont inquiets. « Le télétravail est de plus en plus difficile à encadrer et à limiter. » Dans certains établissements du groupe, il faut maintenant réserver sa place avant de venir au bureau. Partout, les « espaces de convivialité » augmentent tandis que le nombre de postes de travail individuels se réduit.

“Soyons présents”

En juillet, la CFDT a écrit à la direction pour lui demander d’organiser  les réunions d’instances uniquement en présentiel. « Pour notre fonctionnement interne aussi, c’est dangereux. La personne en visio n’est pas toujours écoutée, contrairement à celle qui se trouve dans la salle. Les échanges ne sont pas sereins et génèrent des crispations », relève Anne. « Nous avons également envoyé un courrier à tous les secrétaires de section et délégués syndicaux pour leur demander qu’à partir de maintenant ils réunissent physiquement leurs militants… dans le respect des consignes sanitaires, bien entendu. »

À propos de l'auteur

Claire Nillus
Journaliste

Il leur est demandé d’organiser des réunions permettant d’expliquer l’accord télétravail, les avantages et les risques induits, quels sont les recours en cas de pression. Ils sont invités à se rapprocher des commissions locales QVT pour demander un bilan concernant le nombre de télétravailleurs dans leur établissement avant le 1er juillet et, depuis, à mesurer le rythme de signatures d’avenants, connaître les modalités de déconnexion mises en place, noter s’il y a eu des adaptations de postes spécifiques.

La CFDT de Thales leur a préparé une fiche pratique en appui. Elle leur rappelle enfin le risque de délocalisation des postes et la nécessité d’avoir en tête cette vision de long terme et de veiller au grain. Un point d’actualité sera fait sur le sujet en octobre, lors d’une assemblée générale qui rassemblera plus d’une centaine de militants et d’adhérents à Forges-les-Eaux (Seine-Maritime) pendant toute une semaine, histoire de repartir du bon pied !