Réforme du RSA : associations et syndicats dénoncent une fabrique de la misère

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icone Extrait de l'hebdo n°4031

Associations et organisations syndicales refusent une réforme du RSA qui privilégie le contrôle et les sanctions au détriment de l’accompagnement. Ensemble, elles alertent sur ses conséquences pour les plus précaires et les professionnels censés les accueillir.

Par Sabine Izard — Publié le 13/10/2026 à 12h00

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© Jean-Paul Guilloteau/L’Express-RÉA

« Puisque l’État ne fait pas le suivi de la loi pour le plein emploi, nous le faisons. » Le 7 octobre, trois associations de lutte contre la pauvreté – ATD Quart Monde, AequitaZ et le Secours Catholique-Caritas France – ont publié un bilan très critique de la loi du 18 décembre 2023 pour le plein emploi, qui a automatisé l’inscription à France Travail des demandeurs d’emploi et réformé le revenu de solidarité active (RSA). Le bilan, basé sur une enquête collective conduite d’octobre 2025 à mars 2026 et soutenu par dix-huit organisations et syndicats (dont la CFDT), dénonce les effets de la réforme sur la pauvreté, l’exclusion et les droits des allocataires, mais aussi la souffrance au travail et la perte de sens des professionnels à partir de témoignages de « celles et ceux qui la vivent des deux côtés du guichet ».

De l’accompagnement au contrôle social

Le collectif dénonce notamment la « fausse promesse » de l’accompagnement. « La loi prétendait apporter aux allocataires du RSA et aux demandeurs d’emploi l’accompagnement individuel nécessaire pour sécuriser les personnes et leur permettre de retrouver un emploi. Ce n’est pas ce que l’on voit dans les faits », soulignait ainsi la porte-parole d’AequitaZ, Marion Ducasse, lors d’une conférence de presse, le 6 octobre. Avec cette nouvelle réforme, l’accompagnement devient, selon le collectif, « un véritable outil de contrôle social ».

L’enquête dénonce aussi l’automatisation des parcours et des actions imposées aux allocataires, sans véritable possibilité de choix. « J’ai découvert mon contrat d’engagement déjà signé numériquement par moi-même alors que je ne l’avais jamais lu », témoigne l’un d’eux. Un autre raconte qu’une conseillère lui a expliqué ne pas avoir besoin de son accord pour signer le contrat, considérant qu’il en acceptait d’emblée les conditions s’il voulait conserver ses droits. D’autres allocataires évoquent des « séances de signatures collectives ».

De la même manière, des heures d’activité peuvent être imposées sous peine de suspension de l’allocation, parfois sans tenir compte des contraintes des personnes précaires : mères seules, habitants de zones reculées, proches aidants, personnes isolées ou confrontées à des problèmes de santé. « Il n’est pas toujours possible de travailler ou de se former, par exemple, parce qu’on accompagne un enfant handicapé. On ne dort pas la nuit, les enfants ne vont à l’école que deux heures par jour, les mamans n’ont pas de soutien médical ni scolaire », explique les trois associations. Résultat, « les personnes sont de moins en moins accompagnées dans leurs difficultés sociales ». Sommées de se justifier, elles se sentent « humiliées » et considérées comme « suspectes » plutôt que comme des « citoyennes titulaires de droits ». Cette situation aggrave leurs souffrances, dégrade leur santé et détériore leurs conditions de vie.

Des conséquences délétères et durables

La mise en place du nouveau régime de sanctions a, du point de vue des associations et des organisations syndicales, des conséquences délétères et durables ; en premier lieu pour les allocataires du RSA, le nouveau mécanisme de sanctions renforçant les difficultés qu’ils rencontrent lorsqu’il s’agit de se loger, se nourrir et se déplacer. Rétablir ses droits ou rembourser des dettes devient un véritable parcours du combattant. « J’ai été privé de ressources pendant un mois. Je n’ai pas pu payer mon loyer ni mon essence ni ma nourriture. J’ai donc été aux Restos du Cœur. L’assistante sociale a reconnu son erreur mais rien n’a été fait pour rétablir mon RSA du mois concerné », témoigne un allocataire.

De l’autre côté du guichet, les professionnels de France Travail subissent, eux aussi, les conséquences de cette réforme. Faute de temps et de marges de manœuvre, ils voient leur métier se déshumaniser et leur mission d’accompagnement se transformer en activité de contrôle et de sanction, dénoncent les associations. Un agent témoigne de l’épuisement des équipes : « arrêts maladie en augmentation, ruptures conventionnelles ou démissions, attente d’un prochain licenciement économique, perte de motivation, fatigue, appréhension de rencontrer les publics pour lesquels nous savons que nous ne pourrons pas agir » sont le lot quotidien de nombre d’agents.

L’extrême pauvreté, une réalité documentée

Toutes ces alertes concernant les effets de la réforme du RSA sont d’autant plus graves qu’elles s’inscrivent dans un contexte global d’accroissement de l’extrême pauvreté, documenté par une étude publiée le 5 octobre 2026 et intitulée « L’extrême pauvreté dans les pays riches : analyse empirique sur données françaises ». Réalisée par cinq économistes à partir des données anonymisées des Restos du Cœur, elle porte sur 5,5 millions de personnes ayant bénéficié de l’aide de l’association entre 2018 et 2025. Pendant cette période, les chercheurs notent une hausse de 37 % du nombre de personnes accueillies et une augmentation de 62 % de la précarité résidentielle, qui comprend le sans-abrisme et les logements inadéquats ou précaires. Les enfants de moins de 10 ans représentent près d’un quart des personnes accueillies.

L’étude met en évidence le poids des facteurs économiques et sociaux en matière d’entrée et de maintien dans la pauvreté. La hausse des loyers et du chômage accentue la précarité tandis que le développement du logement social contribue à limiter le sans-abrisme. Mais lorsque les difficultés s’accumulent et s’inscrivent dans la durée, il devient plus difficile d’en sortir. « Il faut agir en amont », soulignent les auteurs de l’étude, qui plaident notamment pour une plus grande stabilité dans l’emploi, un meilleur accès au logement et un accompagnement rapide et individualisé des personnes en difficulté.

Travail et accompagnement : deux dimensions à distinguer

À propos de l'auteur

Sabine Izard
Journaliste

Cette position rejoint les revendications que porte la Confédération. Dans sa résolution adoptée lors de son 51e congrès, en juin 2026, la CFDT rappelle que le travail doit s’inscrire dans un cadre contractuel et rémunéré, alors que l’accompagnement, lui, relève de la solidarité et de la construction de parcours d’insertion. « Confondre ces deux dimensions revient à fragiliser les droits des allocataires comme ceux des travailleurs », alerte la CFDT, qui réaffirme son opposition à la conditionnalité du RSA à une activité imposée : « Il doit rester un minimum social garanti. Le droit à un revenu de solidarité ne peut dépendre d’une obligation d’activité sous contrainte ; il doit s’inscrire dans une logique d’accompagnement vers l’insertion sociale et professionnelle. » Cette position, la CFDT ne manquera pas de la rappeler le 17 octobre, à l’occasion de la journée mondiale du refus de la misère.