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“Nous devons continuer de nous battre pour les travailleurs de deuxième ligne”

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Par Marie-Nadine Eltchaninoff et Nicolas Ballot— Publié le 04/01/2022 à 13h02

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© Jean-Claude Moschetti/RÉA

À moins de quatre mois de l’élection présidentielle en France, que retenir de ce quinquennat en positif ou en négatif, sur le social notamment ?

Ce que l’on vient de traverser est totalement atypique. On a eu une crise sociale inédite avec la crise des gilets jaunes, on a eu la crise sanitaire. Par rapport à la promesse initiale de début de quinquennat, nous avons des critiques à formuler. Notamment sur les questions sociétales, la question migratoire, la question démocratique. Sur le sujet des inégalités aussi, notamment au travers de la fiscalité. Mais la gestion de la crise sanitaire, sur le plan économique et social, a été correcte. Pour autant, le Président ne s’est pas départi d’une forme de verticalité.

Les partenaires sociaux ont pourtant joué leur rôle pendant la crise sanitaire…

Il y a eu pendant la crise sanitaire une place accrue des organisations syndicales, y compris dans la concertation avec le gouvernement, qui a compris, dans l’urgence, l’intérêt du dialogue social. Mais il s’agissait de ce que l’on peut appeler une « parenthèse dorée » du dialogue social. Pendant le quinquennat, la verticalité du pouvoir a pris des formes différentes ; très assumée au départ, elle a laissé la place à plus de concertation. Mais le gouvernement n’a jamais été dans une logique de co-construction.

À propos de dialogue social, les ordonnances travail de 2017 étaient censées le favoriser dans l’entreprise. Au moment où le comité d’évaluation rend son rapport, force est de constater que ce n’est pas le cas…

Ce que l’on dénonçait en 2017 s’est malheureusement produit : quand on donne aux patrons la possibilité d’en faire le minimum en matière de dialogue social, ils en font le minimum. Il y a évidemment des endroits où cela a été bien négocié – et heureusement ! – mais, globalement, la qualité du dialogue social a baissé… sauf pendant le confinement, quand on s’est affranchi de ces nouvelles règles restrictives.
Dans le cadre du comité d’évaluation, la CFDT a fait des propositions pour améliorer la situation : il faut augmenter le nombre d’heures de délégation des représentants du personnel avec une présence accrue des suppléants lors des réunions des CSE [comités sociaux et économiques] ; il faut rendre obligatoire des commissions santé et sécurité au travail quelle que soit la taille des entreprises et il faut favoriser la présence de représentants de proximité.
La Confédération pousse ces revendications à l’échelle nationale mais il est impératif que les équipes CFDT s’en emparent et demandent de fortes améliorations dans les protocoles préélectoraux.

L’impact de l’épidémie sur l’économie n’est pas aussi terrible qu’on pouvait le redouter ; on voit peu de faillites d’entreprises, et l’évolution du chômage est plutôt favorable. La politique du “quoi qu’il en coûte”, ça a payé ?

Oui, ça a payé. Le soutien à l’économie et aux revenus des travailleurs a été efficace. Pendant la crise de 2008-2009, on a eu suppressions d’emplois sur suppressions d’emplois, ce n’est pas le cas avec la crise Covid. Le gouvernement n’est pas le seul à avoir agi. Je tiens à le dire, les organisations syndicales en général et la CFDT en particulier ont été très bonnes quand il s’est agi d’alerter sur les différentes situations, et cela parce qu’il y avait des remontées des militants, des fédérations, des régions. La situation économique est meilleure que ce que l’on prévoyait, c’est une évidence. Cela cache cependant des réalités diverses. On voit bien, par exemple, que les secteurs de l’événementiel et du tourisme continuent de souffrir, que les réalités territoriales sont différentes d’une région à l’autre. Il y a des situations très inégales entre les salariés inclus, en CDI, dans des secteurs où il y a du dialogue social et des droits sociaux, et les travailleurs en précarité.

Où en est-on de la politique à destination des jeunes ? Le contrat d’engagement jeune ne se substitue-t-il pas à d’autres dispositifs qui existent déjà ?

Que cela s’appelle contrat d’engagement ou autrement, on s’est battu pour cela. Il y a potentiellement un effet de substitution, mais c’est un droit ouvert. Tout jeune qui se présente peut l’obtenir. Il y a des embauches en termes d’accompagnement, dans les missions locales et les agences de Pôle emploi. Notre combat syndical, maintenant, c’est la mise en œuvre, avec un accompagnement de qualité, d’une réelle allocation… et surtout aucune limite au nombre de jeunes concernés. Nous nous battrons aussi pour qu’il n’y ait pas de limitation de durée. Cela n’épuise pas tous les sujets concernant la jeunesse. La question des étudiants en situation précaire et de la revalorisation des bourses se pose.

Le pouvoir d’achat est plus que jamais une préoccupation majeure des Français avec l’augmentation du coût de l’énergie. On voit poindre de la conflictualité sur la question des salaires dans les entreprises, face à un patronat qui ne joue pas le jeu. Qu’en penses-tu ?

Aujourd’hui, il y a une multiplication des conflits sur les questions salariales, et les équipes CFDT ont bien raison de s’y inscrire. Dans de trop nombreux secteurs exposés pendant la crise sanitaire, les travailleurs n’ont pas été reconnus. Je pense à ceux que l’on a parfois qualifié de « deuxième ligne » et à d’autres – les travailleurs de l’agroalimentaire, du nettoyage, de la distribution, du transport, de l’aide à la personne, etc. Il n’y a eu reconnaissance ni dans les négociations de branche ni dans les entreprises.

“La CFDT incarne un syndicalisme qui essaie d’obtenir des avancées par la négociation collective. Mais là où on se heurte à des murs, il faut soutenir les équipes syndicales qui réagissent par un conflit social sur les questions salariales ou de conditions de travail.”

La CFDT incarne un syndicalisme qui essaie d’obtenir des avancées par la négociation collective. Mais là où on se heurte à des murs, il faut soutenir les équipes syndicales qui réagissent par un conflit social sur les questions salariales ou de conditions de travail. C’est pour cela que nous avons soutenu les équipes de Decathlon, Leroy Merlin, Auchan, celles des transports, de Maître CoQ, de Labeyrie, d’Arkema… dans des secteurs où la conflictualité est d’habitude assez faible. De la même manière que l’on soutient les équipes des organismes de Sécurité sociale et de la fonction publique qui demandent une revalorisation du point d’indice. Il faut être sans ambiguïté. Dans l’ensemble de ces secteurs, il y a des travailleurs qui ont fait face : pour verser les allocations, tenir un service public, fournir un service essentiel à la population.

Certains agents publics doivent attendre le sixième échelon de la catégorie C pour arriver au niveau du Smic. C’est pareil dans certaines branches professionnelles où les grilles de salaires débutent largement sous le Smic. Il faut sortir de cette logique-là. Il faut continuer de se battre ; autrement, le débat salarial va tourner seulement autour de la logique du Smic. Soit les patrons jouent le jeu, soit il y aura une hausse de la conflictualité. Mais aussi des difficultés de recrutement.

Le gouvernement a fini par faire passer sa réforme de l’assurance chômage, en dépit de l’opposition et des recours des organisations syndicales. Que va faire la CFDT désormais ?

La CFDT le dit haut et fort depuis longtemps, cette réforme entraîne une baisse des allocations, avec comme conséquence une pression terrible sur les fins de mois, voire sur les milieux de mois, pour les demandeurs d’emploi. La pression est également psychologique. Je n’accepterai jamais que l’on dise ou sous-entende qu’un demandeur d’emploi est un profiteur ! Cette idée prospère sur une méconnaissance de la réalité du chômage. Accompagnés par les organisations avec lesquelles nous travaillons, nous allons incarner par des exemples très marquants les effets négatifs de cette réforme, très violente, sur la vie des demandeurs d’emploi.
Il est important de continuer de dénoncer cette réforme qui fait malheureusement la preuve que quand on tape sur les droits des plus fragiles, les réactions sous souvent assez faibles. Cela est encore plus insupportable quand on observe les chiffres : en face des quelque 400 000 offres d’emploi non pourvues, il y a 2,8 millions de chômeurs de longue durée, et plus de cinq millions de personnes sans emploi ! Donc taper sur les chômeurs en se disant que comme ça ils reprendront un emploi, cela ne fonctionne pas et ne peut pas fonctionner !

Les ballons d’essai se multiplient au sujet des retraites…

Il ne se passera rien sur le sujet avant la présidentielle ! Mais la CFDT, qui n’a jamais fui ses responsabilités sur le dossier des retraites, est prête. Elle le sera encore plus après le congrès de Lyon, qui renforcera notre doctrine sur le sujet.

Nous continuerons de porter l’idée qu’il faut un système universel des retraites qui soit juste, avec un financement pérenne. N’oublions pas que ce sont les travailleurs de deuxième ligne, souvent des femmes, qui bénéficieraient le plus d’un système universel des retraites.
Nous le rappellerons au futur gouvernement : quand on parle retraites, il faut parler travail, vie au travail, fin de carrière, pénibilité, carrières longues… Pour toutes ces raisons, la CFDT continuera de dire que le recul de l’âge légal de départ à la retraite n’est pas acceptable !