Grippe aviaire : 16 millions de volailles abattues, 10 000 salariés à l’arrêt, une filière menacée

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iconeExtrait de l’hebdo n°3823

D’ordinaire circonscrite au Sud-Ouest, la grippe aviaire s’étend pour la première fois aux Pays de la Loire et à la Bretagne, menaçant l’ensemble de la filière avicole. Sur le terrain, les acteurs se mobilisent pour trouver des solutions à court et moyen termes.

Par Anne-Sophie Balle— Publié le 10/05/2022 à 12h00 et mis à jour le 16/05/2022 à 13h43

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© Jean-Claude Moschetti/RÉA

1. 1 374 au 6 mai

Le Sud-Ouest y était habitué. Depuis une dizaine d’années, les vagues de grippe aviaire frappaient épisodiquement les éleveurs aquitains. Mais cet hiver, le virus a fondu sur les départements limitrophes et a touché pour la première fois des régions habituellement épargnées. La Vendée (Pays de la Loire) est le département le plus sinistré, avec 600 foyers contaminés, soit plus du tiers des contaminations enregistrées à l’échelle nationale1. Le Morbihan et l’Ille-et-Vilaine (Bretagne) commencent à être sérieusement touchés. Aucune région d’élevage ne semble désormais à l’abri.

Tenter de préserver la Bretagne

1. Là où naissent les canetons par milliers.

Un peu partout, les mêmes scènes se répètent. À chaque foyer détecté, il faut « dépeupler les élevages », vider les installations avoisinantes et orienter les animaux sains à l’abattage. Au niveau national, la vague de grippe aviaire 2022 a déjà fait disparaître plus de 16 millions de volailles, contre 3,5 millions lors de la crise précédente. « Du jamais vu, note Serge Rousseau, délégué syndical central (DSC) chez Terrena. À ce rythme, il n’y aura plus d’animaux dans les élevages de Vendée à la mi-mai, et tous les abattoirs seront à l’arrêt. » Pour tenter de préserver la Bretagne, qui concentre 40 % de la production de volailles du pays, un pare-feu sanitaire a été mis en place début avril à la frontière régionale. Sur quelques kilomètres, tous les élevages de canards ont été abattus préventivement, exception faite des couvoirs1.

Côté salariés, les conséquences de cette crise sont alarmantes pour toute la filière. Les usines de transformation sont à l’arrêt, et les leaders du secteur de l’abattage, LDC et Galliance (pôle volaille du groupe Terrena), sont sur le qui-vive, privés de 80 % de leur activité. « Chez Galliance, où le salaire moyen n’excède pas 1 800 euros bruts, la moitié des salariés est déjà en chômage partiel [payé à 84 %] », résume le DSC Fabrice Rudelin. Une situation que l’on retrouve dans toute la région ligérienne, où 193 établissements agricoles ou industriels ont déjà fait des demandes d’activité partielle (dont 125 pour l’ensemble de leurs salariés).

La remise en cause d’un modèle

À l’échelle nationale, 10 000 emplois sont concernés par l’arrêt de l’activité. « Pour combien de temps ? », interroge Catherine Giraud, DSC du groupe Arrivé-Maître CoQ. C’est bien là toute la question. La réunion de crise arrachée par la CFDT le 25 avril avec la Dreets (Direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités) et la Draaf (antenne régionale du ministère de l’Agriculture) n’a pas rassuré les organisations syndicales. « Les services de l’État ont pour l’heure apporté davantage de questions que de réponses, résume Éric Malo, secrétaire régional présent à la réunion. La nature des exploitations ligériennes [élevage industriel des volailles] et la vitesse de propagation du virus impliqueraient une remise en cause de tout le modèle avicole, et fait que les dispositifs mis en place dans le Sud-Ouest ne peuvent pas être calqués ici. »

De gauche à droite : Catherine Giraud (première), Fabrice Rudelin (deuxième) et Éric Malo (cinquième).
De gauche à droite : Catherine Giraud (première), Fabrice Rudelin (deuxième) et Éric Malo (cinquième).© Syndheb

Alors qu’en Pays de la Loire et en Bretagne, l’épidémie ne semble pas encore avoir atteint le creux de la vague, le « calendrier du repeuplement » est, quant à lui, très difficile à évaluer. « On parle peut-être d’une reprise en septembre. Mais le retour aux volumes d’avant la crise, lui, sera beaucoup plus long », assure Catherine. Elle a signé un accord APLD en faveur des salariés du groupe et a déjà demandé des permanences supplémentaires de l’assistance sociale « pour accompagner les salariés ». Comme d’autres acteurs de la filière, elle en appelle à l’État pour mobiliser les dispositifs d’aide mais aussi de formation des salariés afin d’éviter une fuite des compétences vers d’autres secteurs. « On est sur des métiers typiques de la deuxième ligne, où les salaires sont faibles et les conditions de travail difficiles. Est-ce que cette crise n’est pas le moment d’aller vers un complément de formation, vers les métiers en tension ou des dispositifs CléA ?, s’interroge Catherine. Si on ne fait pas cela, on risque de perdre les salariés, qui partiront travailler ailleurs pendant la période d’activité partielle et ne reviendront jamais. »

Conséquences indirectes de la guerre en Ukraine

À propos de l'auteur

Anne-Sophie Balle
Rédactrice en chef adjointe de Syndicalisme Hebdo

À cela s’ajoutent les conséquences indirectes de la guerre en Ukraine. Les charges d’aliments – qui constituent près de 65 % du coût de production – ont déjà augmenté de 50 % en un an. Pour les éleveurs contraints d’enfermer leurs volailles pendant plusieurs mois, cette crise sera peut-être la dernière. La hausse des coûts de l’électricité et du gaz (pour chauffer les bâtiments où les volailles sont confinées) pourrait décider nombre d'entre eux à jeter l’éponge, entraînant dans leur sillage toute la filière.