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Dossier Santé mentale
À la suite d’une énième opération de secours particulièrement éprouvante, Matthieu Josse, pompier professionnel à Saint-Nazaire depuis plus de vingt ans, a dû entamer une thérapie. Son témoignage* a ouvert un espace de dialogue à ceux qui, comme lui, n’osaient pas demander d’aide.

Comme tous les primo-intervenants, policiers, soignants, etc., les sapeurs-pompiers dans l’exercice de leur métier doivent faire preuve de capacités d’adaptation hors norme.
Pourtant, rien ne les prépare psychologiquement à ce qu’ils devront affronter. Chacun gère comme il peut et se protège à sa manière. « Ne pas montrer ses limites fait partie des codes de la profession, explique Matthieu. C’est un milieu majoritairement masculin où il est difficile de franchir le pas et d’admettre que non, ça ne va pas. Je me suis moi-même appliqué cette règle, comme une forme d’autocensure, liée à la crainte de se dévaloriser, de perdre l’estime de soi ou d’abîmer l’image que l’on renvoie à sa hiérarchie. » La profession entretient ainsi le syndrome du sauveur « à la John Wayne », dit-il.
“ […] J’ai reçu un nombre incroyable de témoignages, souvent bouleversants, de la part de mes pairs, qui révèlent un malaise profond dans la profession […].”
Une posture très utile car elle pousse à l’action mais peut avoir des effets délétères sur la santé. Car si certains services d’incendie intègrent une prise en charge psychologique post-intervention, Matthieu le confirme, en amont, les pompiers n’ont aucune formation à la gestion du stress, ni de préparation mentale, alors qu’il en existe dans d’autres professions, à l’instar de la méthode TOP (Techniques d’optimisation du potentiel®) conçue pour les militaires.
« Un jour, ma capacité à faire face s’est effondrée. » Comme chez les soignants, il a senti cette « fatigue compassionnelle » qui provoque une dérégulation émotionnelle et empêche de garder la bonne distance. « On devient plus froid, plus cynique. Le métier perd du sens alors qu’il répond au départ à une vocation profonde. » Et souvent, il y a l’intervention de trop.
Pour Matthieu, cela a été la prise en charge de deux adolescents brûlés vifs sur une caténaire. Impossible d’accepter une tragédie supplémentaire. Son corps aussi a lâché : opération du dos, déclenchement d’une maladie auto-immune. C’est grâce à une thérapie utilisée en cas de stress post-traumatique, qu’il s’en est sorti et a pu retourner sur le terrain au bout de quelques mois.
« Depuis la parution de mon livre, j’ai reçu un nombre incroyable de témoignages, souvent bouleversants, de la part de mes pairs, qui révèlent un malaise profond dans la profession, comme si, pour la première fois, ils se sentaient autorisés à s’écouter. J’ai l’impression d’avoir brisé un [tabou]. » La direction aussi a réagi et embauché une psychologue à mi-temps. Avant, il n’y avait que des psys volontaires dans le service. « Le nombre de consultations a explosé depuis la sortie de ton livre », lui a-t-elle confié.
* Sauver sans périr. La face cachée des pompiers. Éditions du bateau vert et blanc, 2024, 160 pages.