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Galères, misère et tour Eiffel

iconeExtrait du magazine n°472

Dans les beaux quartiers de Paris, l’hôtel Ibis Tour Eiffel, déserté par les touristes depuis le début de la crise sanitaire, accueille 220 personnes vulnérables le temps de la trêve hivernale. Plongée dans ce centre d’hébergement d’urgence atypique où se côtoient deux mondes.

Par Anne-Sophie Balle— Publié le 02/04/2021 à 08h00

Genèse Athis est déléguée syndicale CFDT. Ici avec Bruno Coquaz, directeur de l’hôtel Ibis Tour Eiffel.
Genèse Athis est déléguée syndicale CFDT. Ici avec Bruno Coquaz, directeur de l’hôtel Ibis Tour Eiffel.©Michel Le Moine

À première vue, on le distingue à peine. Ondulé sur quelques mètres, le paravent noir se fond harmonieusement dans les éléments de décor boisés de ce trois-étoiles situé en plein cœur de Paris. De part et d’autre, de rares touristes cohabitent sans le savoir avec des publics en situation de grande précarité.

Essentiellement des migrants, mais aussi des femmes isolées avec enfants redirigés par le 115. « Quand on m’a donné l’adresse, j’ai failli éclater de rire. Je me suis dit : “Ce n’est pas possible, ils n’ont pas pu ouvrir un centre d’hébergement d’urgence au pied de la tour Eiffel !” », se souvient Nadia, l’une des premières arrivées. À 35 ans, cette mère célibataire employée dans la restauration s’est retrouvée « en galère de logement, puis en galère tout court avec le premier confinement et la fermeture des restaurants. J’ai été hébergée à droite, à gauche avec mon fils de 8 ans pendant un temps, puis il y a eu les centres d’hébergement. J’avais honte ».

Ici, elle essaye de se reconstruire avec d’autres personnes qui, dit-elle, n’ont pas eu sa chance. « Certaines mères ont été séparées de leurs enfants, il y a même un petit patron qui a tout perdu avec la crise. »

Depuis le 5 novembre 2020, l’établissement hôtelier de 527 chambres accueille ainsi 220 personnes (réparties en 101 chambres) gérées par Coallia, une association d’hébergement et d’accompagnement social. « Il ne s’agit pas d’un hôtel réquisitionné par l’État mais bien d’un partenariat », insiste Nordine Sedkaoui, le directeur de l’unité territoriale de Coallia à Paris. En quatre jours à peine, la direction de l’hôtel « prestataire » et celle de l’association ont dû appréhender le mode de fonctionnement de l’une et l’autre, coordonner leur protocole sanitaire et revoir les métiers de chacun au sein de l’hôtel.

“On ne se contente pas de faire gîte et couvert. Des entretiens sont réalisés avec chacun des résidents par les travailleurs sociaux qui les accompagnent dans leurs parcours administratif et professionnel […].”

Nordine Sedkaoui, directeur de l’unité territoriale de Coallia à Paris.

1. le prénom a été modifié.

Aujourd’hui, ce centre dispose du confort d’un établissement de tourisme, d’un réfectoire dans lequel sont servis trois repas par jour (en ce moment pris en chambre du fait de la situation sanitaire) ainsi que d’un service de nettoyage des chambres une fois par semaine.

« On ne se contente pas de faire gîte et couvert, précise Nordine Sedkaoui. Des entretiens sont réalisés avec chacun des résidents par les travailleurs sociaux qui les accompagnent dans leurs parcours administratif et professionnel et s’assurent de la bonne santé des résidents, en lien avec les services médicaux. »

Accueil, formation et insertion… : un triptyque revendiqué par l’association, qui a su rassurer les salariés de l’hôtel quand certains ont été, un temps, perturbés par ce changement de public, se souvient Genèse Athis, déléguée syndicale CFDT : « Il y a eu une appréhension et ici ou là des remarques désobligeantes, comme si public précaire allait forcément de pair avec dégradation du bâtiment. Nous avons remonté toutes ces questions à la direction lors d’un CSE [comité social et économique] extraordinaire, mais l’organisation mise en place a vite levé les craintes et tous étaient d’accord pour cette aventure qui s’inscrit totalement dans nos valeurs syndicales. »

Pour la sécurité, Coallia a recruté deux vigiles, présents 24 heures sur 24. Le registre à l’entrée du bâtiment (différente du hall d’accueil pour les touristes) doit être paraphé chaque jour par les résidents. À leur arrivée, chacun d’entre eux a d’ailleurs signé un contrat de séjour avec l’association qui tient lieu d’engagement mutuel, avec son lot de droits et de devoirs. Fatime1 a eu un peu de mal à s’y habituer au début mais reconnaît aujourd’hui que ce cadre est nécessaire : « Ça évite les bagarres », concède-t-il. Au pied de l’hôtel, un sac de provisions à la main, il se demande si le voisinage est au courant de ce qui se trame derrière ces murs. « Des fois, certains me voient sortir et me regardent bizarrement. Je n’ai pas la tête d’un touriste ni d’un homme d’affaires », sourit-il.

Nadia doit s'enregistrer auprès des deux vigiles qui assurent la sécurité à l'entrée du centre situé dans l'hôtel.
Nadia doit s'enregistrer auprès des deux vigiles qui assurent la sécurité à l'entrée du centre situé dans l'hôtel.© Michel Le Moin

Il n’est pas le seul à se poser la question. Bruno Coquaz, le directeur de l’hôtel, assure n’avoir jamais eu une remarque du voisinage. À titre personnel, cette expérience l’a marqué plus qu’il ne l’aurait imaginé. « On ne peut pas vouloir une politique sociale et dire non quand ça arrive près de chez nous », constate-t-il.

Sortir de l’individualisme

Nordine Sedkaoui, lui, en est persuadé : « C’est par ce genre d’expériences [quatre sites Accor sont actuellement mobilisés à Paris comme centres d’hébergement] que la société réussira à sortir du chacun pour soi. On reviendra sans doute après cette crise dans nos anciens travers, mais même si on parvient à changer notre regard de manière ponctuelle sur le fait que la précarité peut frapper n’importe lequel d’entre nous, ça vaut le coup. »

À quelques pas de là, dans le patio extérieur de l’hôtel, Nadia attend ses « compagnons de galère », comme elle les appelle, pour savoir comment s’est passé leur dernier rendez-vous à la préfecture. Volontaire, la jeune femme a retrouvé un emploi de vendeuse dans un centre commercial, mais les restrictions sanitaires ont conduit à son placement en chômage partiel. Et la perspective d’un nouveau confinement strict l’angoisse. « Les fermetures des administrations, dans notre situation, c’est un enfer. » En raison de la crise sanitaire, la trêve hivernale a été prolongée de deux mois, jusqu’à la fin mai. D’ici là, elle espère retrouver

une situation de logement pérenne. « Pour moi et mon fils, c’est une question d’honneur et de dignité. »