Violences sexistes et sexuelles au travail : l’impunité des auteurs reste trop souvent la norme

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iconeExtrait de l’hebdo n°3847

Fin 2017, un mouvement international de prise de parole pour dénoncer les violences sexistes et sexuelles émerge avec un hashtag : #MeToo (moi aussi). En cinq ans, la perception de ces violences a changé, y compris en France et dans le monde du travail, nous explique Béatrice Lestic, secrétaire nationale CFDT.

Par Fabrice Dedieu— Publié le 02/11/2022 à 13h00

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© Nini La Caille

Qu’est-ce qui a changé dans le monde du travail avec #MeToo ?

Il s’est passé la même chose que dans le reste de la société. Jusque-là, ce sujet des violences sexistes et sexuelles n’émergeait pas. On savait pourtant que c’était quelque chose de massif quand on s’intéressait à la question. C’est désormais sur la table et ça reste en haut de l’affiche. Les victimes s’expriment et il y a eu une prise de conscience collective de l’existence de ces violences, y compris dans le monde du travail. Mais l’impunité des auteurs de violences reste encore la norme. Ça, #MeToo ne l’a pas réglé.

“Cette lutte contre les violences sexistes et sexuelles doit aussi être un sujet de dialogue social […]”

Béatrice Lestic, secrétaire nationale de la CFDT

La lutte contre les violences sexistes et sexuelles s’est-elle immiscée dans les entreprises ?

Avec l’émergence du mouvement #MeToo, la décision a été prise de mettre en place des référents agissements sexistes-harcèlement sexuel. La CFDT a revendiqué et obtenu qu’il y ait des référents du côté des représentants du personnel en miroir des référents désignés côté direction. Cette lutte contre les violences sexistes et sexuelles doit aussi être un sujet de dialogue social, permettant en premier lieu de co-construire les plans de prévention mais aussi de penser et d’évaluer les conditions d’écoute des victimes et l’application des actions correctives et des sanctions.

Dirais-tu que les entreprises ont pris le sujet à bras-le-corps ?

Oui, elles ont pris le sujet à bras-le-corps… de façon variable. Outre le fait que la majorité des employeurs sont, à titre personnel, évidemment choqués par les violences sexuelles, beaucoup d’entreprises ont pris conscience du risque que cela représentait pour elles en termes d’image. J’ai envie de dire que les entreprises ont d’autant mieux pris en charge ce sujet qu’il n’implique pas pour elles un coût financier très élevé, et qu’elles peuvent à bon compte se donner une image d’entreprise agissante. Donc les entreprises se sont globalement emparées du sujet, par des campagnes de communication, par exemple, mais d’une manière assez unilatérale et descendante. Le dialogue social sur cette question reste le plus souvent à construire.

Il y a eu des évolutions législatives ces dernières années, le référent en entreprise en est un exemple. Faut-il aller encore plus loin ?

Pour ce qui concerne le monde du travail, la CFDT revendique que les managers, les réseaux des ressources humaines, la médecine du travail et les représentants du personnel soient formés à la compréhension, la prévention et la prise en charge des violences sexistes et sexuelles. Plus globalement dans la société, il faut s’inspirer de ce qu’ont fait les pays européens qui ont mis en avant la notion de consentement explicite. Il est aussi nécessaire de consacrer plus de moyens à la formation des policiers, des gendarmes et des juges, voire d’envisager la création de tribunaux spécialisés dans les violences sexistes et sexuelles.

Comment la CFDT accompagne-t-elle la lutte contre les violences sexistes et sexuelles au travail ?

La CFDT s’intéressait déjà à cette question bien avant #MeToo, notamment l’Union départementale de Paris, avec son projet « [Respectées] », lancé en 2009. La prise de conscience à l’intérieur de l’organisation n’est donc pas nouvelle.

Par ailleurs, au sein des équipes, je pense que la prise en compte de cette question a progressé : beaucoup de référents agissements sexistes-harcèlement sexuel dans les entreprises sont des militants CFDT. Toutefois, ils sont confrontés à cette difficulté : c’est un mandat récent, et ils ne sont souvent pas formés ; c’est donc une fonction qui peut faire peur. Nous avons organisé une série de webinaires en 2021 qui ont rencontré un vrai succès. Un module de formation est en cours d’élaboration. Nous nous devons d’accompagner ces référents afin qu’ils puissent exercer leur mandat dans les meilleures conditions.

Enfin, la CFDT s’est dotée d’une charte interne de prévention et de lutte contre les violences sexistes et sexuelles au sein de l’organisation. C’est un outil permettant aux militants de prendre conscience que ce que l’on ne tolère pas à l’extérieur de l’organisation, on ne le tolère pas plus à l’intérieur, et vice versa.

Combien de syndicats ont signé cette charte ?

Fin septembre 2022, 282 structures l’ont signé dont environ 250 syndicats, soit un peu moins d’un quart des syndicats CFDT. De nombreux syndicats n’en ont peut-être même pas entendu parler. On a donc encore du travail d’appropriation à mener sur cette question-là. Et, en complément de sa signature, chaque structure doit mettre à l’ordre du jour d’une de ses réunions d’instance le module de sensibilisation aux violences sexistes et sexuelles. On avance, on progresse.

Justement, comment se passe la prise en charge en interne à la CFDT ?

Nous avons fait le choix de ne pas constituer une cellule centrale mais d’avoir un réseau de référents désignés par les fédérations et les unions régionales interprofessionnelles CFDT. Chaque référent peut venir en appui des syndicats de son champ d’activité qui font face à un signalement de violence. En annexe de la charte, un process décrit ce qu’il faut faire quand on reçoit un signalement et, si la situation le nécessite, comment constituer une commission la plus impartiale possible chargée de mener l’enquête contradictoire. Dans tous les cas, à l’issue de l’enquête, et sur la base du rapport et des préconisations de la commission, c’est la structure politique concernée qui prend la décision de sanction. Nous travaillons avec la Commission confédérale femmes (CCF) à un guide de procédure plus complet, avec les conseils d’un cabinet expert. Il sera disponible en 2023.

Accompagner la victime, sanctionner le cas échéant l’auteur des faits : voilà des situations douloureuses qui ne sont pas faciles à gérer dans nos collectifs militants. Mais la prise de conscience, la prévention et le traitement progressent, et nous devons continuer à outiller et à accompagner les militants. Lutter contre les violences sexistes et sexuelles est un choix de société. Et, dans ce domaine, la CFDT veut être exemplaire.