Extrait du magazine n°522
Pour répondre aux besoins grandissants et spécifiques de l’industrie de la défense, les grandes entreprises du secteur embauchent à tour de bras. Des milliers d’emplois sont annoncés dans les prochaines années… De quoi contrebalancer l’hémorragie qui touche actuellement l’industrie automobile ?

« Opération Vitte ». Le 23 avril, France Travail lancera, à Toulon, sa « force spéciale » pour répondre aux besoins futurs de l’industrie de la défense.
La mission, confiée à la générale Dominique Vitte (trente-huit ans de métier dans l’armée de terre), vise à faciliter le recrutement pour les près de 4 000 entreprises françaises qui contribuent à la conception, la production et la maintenance des équipements militaires.
Le secteur est en effet l’un des rares à avoir été épargné par les coupes budgétaires. Son enveloppe a été augmentée de 6,7 milliards d’euros pour 2026 et le gouvernement a affiché sa volonté de porter les dépenses de défense de 2,05 % à 3,5 % du PIB d’ici à 2035.
« La pression exercée sur les grands groupes industriels1 pour répondre à la demande, notamment sur les maîtres d’œuvre industriels [MOI] est forte », estime Sandrine Cornut, chargée du secteur aérospatial et défense à la CFDT Métallurgie. L’invasion de l’Ukraine en 2022 et les tensions croissantes avec les États-Unis ont, de fait, redéfini les priorités stratégiques des États européens : le réarmement est devenu une urgence, et l’industrie française se trouve dans l’obligation de démontrer sa capacité à intensifier sa cadence de production.
Une réponse tardive ?
Alors, ces dernières semaines, les mastodontes affichent leurs ambitions : Thales annonce 3 300 embauches en 2026 (dont 40 % pour ses activités de recherche, développement et innovation) ; le missilier MBDA ouvre 900 postes ; Naval Group envisage de son côté près de 2000 recrutements en CDD, CDI et intérim… « Depuis 2022, l’emploi a déjà crû de 15 % dans le secteur. Au total, on parle de milliers de postes à pourvoir dans les prochaines années », poursuit Sandrine Cornut.
Mais est-ce suffisant ? Surtout, n’est-il pas un peu tard, quand, en 2025, 40 % des entreprises du secteur déclaraient déjà un manque d’effectifs pour répondre à la demande ? « Derrière les annonces, il convient de rester prudent, car l’ampleur des recrutements va dépendre de la manière dont les États membres confirmeront leurs commandes, d’autant que les besoins ne se traduisent pas de la même manière pour les grands groupes ou les sous-traitants. »
“La reconversion de l’outil industriel ne peut se faire sans former les salariés, ce qui suppose de les identifier avant que leur entreprise ferme et qu’ils s’évaporent dans la nature.”
Derrière les besoins en main-d’œuvre industrielle, une autre bataille fait rage : celle des profils et des compétences. Dans certains territoires où cohabitent Airbus, MBDA et Dassault, la course aux salaires est enclenchée, au détriment des sous-traitants, incapables de suivre financièrement.
Chez Naval Group, « les accords d’entreprise contiennent des garanties salariales automatiques en fonction de l’ancienneté, avec une enveloppe de 0,9 % du budget de la masse salariale dédiée, quel que soit le résultat de l’entreprise », résume David Robin, délégué syndical central CFDT. Il regrette néanmoins un « manque d’anticipation de la direction, qui aurait dû commencer à recruter bien plus tôt. Il […] manque aujourd’hui 200 soudeurs », déplore-t-il.
Pour pallier ces tensions de recrutement, c’est le branle-bas de combat à tous les étages. Les industriels ouvrent progressivement des écoles spécialisées, comme l’école de soudure de Cherbourg (Cotentin), ou relancent leurs propres écoles de formation, à l’image de celle des « Arpètes », école interne à Naval Group, installée dans le paysage depuis le XIXe siècle et qui avait été fermée au début des années 2000 par décision politique…
D’autres, enfin, font le choix de diversifier leur activité pour répondre à l’augmentation des besoins de défense. En 2024, Thales a ainsi réorienté une partie de l’activité de son site de Pont-Audemer (Eure), jusqu’ici consacrée à la production de carte SIM, vers la défense, avec l’ouverture d’une nouvelle ligne de production… Un signal à l’attention de certains secteurs en perte de vitesse pour les pousser à opérer un virage industriel plus radical ? Il semblerait.
La bifurcation des territoires
Alors que le secteur de l’automobile connaît une véritable hémorragie sur le front de l’emploi depuis plusieurs années, de plus en plus de sous-traitants sautent le pas de la reconversion, et certaines régions bifurquent vers l’aéronautique et la défense afin de redynamiser leur tissu industriel.
En 2025, la région Bourgogne-Franche-Comté (qui compte un peu moins de 400 entreprises de l’automobile employant quelque 40 000 personnes) mettait en place une « task force » pour accompagner les entreprises dans leur désir de mutation industrielle.
En Centre-Val de Loire, le secteur de l’armement progresse d’année en année : avec 18 500 salariés en 2023, il se rapprochait des chiffres de l’automobile. Vu les encouragements de l’Union européenne et du chef de l’État à accélérer les cadences de production, la défense pourrait bientôt devenir le premier pourvoyeur d’emplois industriels de la région.
Mais qu’en est-il des travailleurs concernés ? « La reconversion de l’outil industriel ne peut se faire sans former les salariés, ce qui suppose de les identifier avant que leur entreprise ferme et qu’ils s’évaporent dans la nature, plaide Franck Uhlig, secrétaire fédéral à la CFDT Métallurgie. D’autant que la phase de certification de produits pour le secteur de la défense est un processus long et complexe. »
À la question de savoir si cette augmentation de l’activité de l’industrie de la défense permettra ou non de contrebalancer la dégringolade de l’automobile, la CFDT se dit pragmatique. « C’est possible, tant il est vrai que la défense a de beaux jours devant elle, avancent la CFDT Défense et la CFDT Métallurgie. Mais, à trop minimiser le temps de formation et le dialogue social nécessaires, le risque est que les salariés soient la variable d’ajustement de cette bifurcation industrielle. » Or les acteurs du secteur le savent : le développement de la défense n’aura de sens que s’il profite aussi au reste de l’économie .