Familles de détenus

iconeExtrait du magazine n°486

Mères, épouses, enfants, frères, sœurs… depuis 1991, les proches d’une personne incarcérée à la maison d’arrêt de Villeneuve-lès-Maguelone sont accueillis par les bénévoles d’Aviso, association montpelliéraine pour la visite et le soutien des personnes détenues et de leur famille. Malgré les restrictions dues à la pandémie, ils n’ont pas failli à leur mission : humaniser l’accès, même restreint, à la prison.

Par Claire Nillus— Publié le 30/09/2022 à 09h00 et mis à jour le 30/09/2022 à 09h00

Centre pénitentiaire de Villeneuve-lès-Maguelone (près de Montpellier).
Centre pénitentiaire de Villeneuve-lès-Maguelone (près de Montpellier).© Alexandra Frankewitz

À la maison d’arrêt pour hommes de Villeneuve-lès-Maguelone, près de Montpellier, on compte actuellement environ 1 000 détenus pour 639 places. Les personnes incarcérées sont des prévenus (non encore jugés) ou condamnés à une peine inférieure à deux ans. En tant que maison d’arrêt, l’établissement ne peut pas refuser de nouvelles entrées. D’où la surpopulation chronique.

Les bénévoles d’Aviso témoignent de l’urgence de revoir le sens de la peine afin d’enrayer, notamment, la désocialisation liée à l’incarcération. « Selon une étude publiée par le service statistique du ministère de la Justice en juillet 2021, un tiers des ex-détenus récidive dans l’année qui suit la fin de leur détention, notamment les moins de 30 ans ayant effectué de courtes peines (moins de six mois). Quelle est leur perception de la peine ? », s’interroge la présidente d’Aviso. « Et comment prend-on en compte le choc que l’incarcération produit sur les familles ? Le maintien des liens familiaux est essentiel pour l’équilibre de la personne écrouée. Il faut associer utilement les proches au processus de réinsertion, sans quoi ils seront tentés de prendre fait et cause pour le justiciable et contre l’institution, ce qui nous semble contreproductif. »

L’expérience attendue et redoutée du parloir

À Villeneuve-lès-Maguelone, il y a six créneaux horaires de parloir quotidiens. Malgré les restrictions depuis la crise sanitaire, entre 70 et 150 personnes se présentent chaque jour. Paradoxalement, après l’obtention d’un permis de visite, le premier parloir est un moment angoissant pour les proches des détenus. « Si les visiteurs ont les renseignements administratifs, ce qui se passe réellement à l’intérieur n’est écrit nulle part », explique Jacques, bénévole.

La présence des caméras, des surveillants, le passage au détecteur de métaux, les différents sas, les portes qui claquent, les grilles qui se referment, le cliquetis incessant des serrures puis l’arrivée au parloir lui-même (une grande pièce avec des demi-cloisons) et, pour finir, le supplice de Tantale : depuis le début de la crise sanitaire, on peut se voir mais jamais se toucher. « Comment expliquer à un enfant qu’il ne peut pas aller sur les genoux de son père ? », poursuit Jacques.

Jacques et Marie-Françoise sont tous deux bénévoles à l’association Aviso.
Jacques et Marie-Françoise sont tous deux bénévoles à l’association Aviso.© Alexandra Frankewitz

Certaines femmes arrivent toutes pomponnées ou se remaquillent avant d’entrer, « comme pour un premier rendez-vous ». Et il a aussi les mamans âgées, fatiguées, les épouses sous pression : elles s’occupent du linge chaque semaine, doivent porter les sacs, se débrouiller pour venir avec les enfants, s’arranger avec le boulot, les quarante-cinq minutes de bus. « Difficile, surtout lorsque le revenu du foyer était assuré par le détenu, relève Marie-Françoise, une autre bénévole. Une attente trop longue, des enfants agités, des mères à bout… et tout le monde arrive au parloir énervé ! On essaie de calmer les tensions et de maintenir une certaine sérénité dans la salle d’accueil. »

L’association Aviso a aménagé les espaces extérieurs fr la prison où patientent les familles en visite au parloir.
L’association Aviso a aménagé les espaces extérieurs fr la prison où patientent les familles en visite au parloir.© Alexandra Frankewitz

Quand la maison d’arrêt a ouvert en 1990, c’était une pièce en béton brut avec des bancs fixés au sol et un surveillant omniprésent. Dès 1991, Aviso a investi les lieux et obtenu le feu vert de l’administration pour aménager l’extérieur avec des bancs et des jeux pour les enfants. À l’intérieur, l’association a posé du carrelage, décoré les murs, installé un mobilier plus convivial, un distributeur de boissons, une table à langer, un coin pour les enfants.

Et, pendant la pandémie, elle a investi dans un barnum afin d’accueillir décemment les familles devant la prison, tandis que l’accès au local était interdit pour raisons sanitaires.

Une présence discrète et attentive

« On ne pose aucune question mais s’ils se confient, nous sommes là pour les écouter, les informer, les soutenir. On offre un café, un bonbon, un masque en cas d’oubli, des petits riens qui font beaucoup et permettent d’échanger un sourire, quelques mots, résume Jacques. Nous n’avons pas d’informations sur ce qui se passe intra-muros, alors ce lien avec les familles nous a permis, parfois, d’alerter la direction (violences ou menaces de suicide) ».

Et lorsque les familles sont éloignées ou souhaitent rester anonymes, l’accueil téléphonique d’Aviso constitue une aide précieuse (pour envoyer un colis, de l’argent, réserver un parloir, changer d’avocat, joindre un juge, etc.). En 2021, 165 appels ont ainsi été reçus. Sur place, les bénévoles assurent une présence discrète et attentive. Cette jeune femme en pleurs vient pour la première fois. La police est venue chercher son mari au domicile conjugal à l’aube, deux jours plus tôt.

Elle n’a aucune information depuis, ne sait pas ce qui s’est passé et est venue déposer quelques vêtements et des livres. Qu’est-ce qui est autorisé ? Interdit ? Quand pourra-t-elle lui parler ? Sa vie, à elle aussi, vient de basculer. 

L’inacceptable surpopulation carcérale

Le taux d’occupation des maisons d’arrêt atteignait de nouveau 139 % au 1eravril 2021, soit son niveau d’avant la crise sanitaire. Selon Flavie Rault, membre du secrétariat national du Syndicat national des directeurs pénitentiaires CFDT, « il faut trouver d’urgence des alternatives à l’incarcération. En finir avec la surpopulation carcérale et repenser le sens que l’on donne à la peine sont des dossiers prioritaires à la CFDT. »