Cyrille Bret : “ La guerre a relancé la conscience géopolitique de l’Union européenne ”

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Mobilisation générale

Cyrille Bret est chercheur associé à l’institut Jacques Delors et enseignant à Sciences-Po Paris.

Par Guillaume Lefèvre— Publié le 01/04/2022 à 09h00

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Après quelques hésitations, l’Union européenne (UE) parle d’une seule voix face à la Russie. A-t-elle pris une nouvelle dimension ?

Oui, mais il ne faut pas tomber dans l’euphorie. L’UE n’a pas réussi à empêcher la guerre. Elle s’est mobilisée en solidarité avec l’Ukraine avec une série de sanctions absolument historiques, mais ce ne sont pas les sanctions économiques qui vont arrêter les missiles, les chars et les bombardements sur les populations civiles. Néanmoins, c’est indéniable, la guerre a relancé la conscience géopolitique de l’Union européenne. Mais le chemin est encore long pour qu’elle soit une puissance en tant que telle.

Que lui manque-t-il pour devenir une puissance à part entière ?

Une politique de sanctions ne suffit pas à faire une politique étrangère. Nous sommes encore loin d’une véritable autonomie stratégique de l’UE en matière industrielle, d’armement ou de défense. Les Européens ne peuvent plus être un géant économique d’un côté et un nain militaire de l’autre. Surtout, il est essentiel que l’UE continue de montrer un très haut niveau de solidarité et d’unité interne.

Cette unité peut-elle se fissurer ?

Les réponses qui seront apportées face à la crise économique qui s’annonce et face à l’arrivée des réfugiés donneront des premiers indices. Si certains pays refusent l’effort collectif, se désolidarisent, jouent leurs propres partitions ou s’approvisionnent en minerai ou en hydrocarbure auprès de la Russie, cela ne fonctionnera pas. Il ne faut pas non plus négliger le fait que certains pays, comme Chypre, sont très dépendants des investissements russes. En outre, l’un des premiers réflexes des Européens de l’Est ne sera pas forcément le renforcement stratégique de l’UE, mais pourrait être de se tourner vers l’Otan et la puissance militaire américaine.

Quelle est la marche à suivre pour l’Union européenne dans les semaines et les mois à venir ?

Elle doit maintenir la pression afin de récolter les fruits de ses sanctions qui ont fait faire un saut quantitatif et qualitatif à son poids et à sa position géopolitique. Le « soft power » [la capacité d’un État à orienter les relations internationales par un ensemble de moyens autres que coercitifs] a longtemps guidé l’Union européenne. Elle s’est affranchie de cette doctrine. Il ne s’agit dorénavant plus seulement d’établir un rapport de force mais d’influer sur la politique intérieure d’un État. Un pas vers le « hard power » [menace ou emploi de la force]. Et, malheureusement, la Russie ne comprend que le hard power.

Cette guerre a aussi un impact sur le rapport des citoyens à l’UE. Elle semble renforcer le sentiment d’appartenance.

C’est vrai. La construction d’une unité politique se fait souvent dans le partage de la perception commune d’une menace.

La Bulgarie, la Grèce, Chypre ou la Hongrie, qui avaient une tradition prorusse, ont complètement revu leur doctrine. Ces pays ont voté les sanctions et soutiennent activement l’Ukraine. Les Européens, qu’ils soient néerlandais, bulgares ou français, ressentent la même chose face à la menace. C’est une prise de conscience importante. Cela va encourager la construction d’une politique de défense commune. Cela va faire consentir les opinions publiques à des dépenses supplémentaires, voire à des sacrifices personnels. Les Européens ne sont pas prêts à mourir pour Kiev, mais ils pourraient l’être pour Varsovie ou Riga.