Crise énergétique : les entreprises doivent prendre leur part

temps de lectureTemps de lecture 7 min

iconeExtrait de l’hebdo n°3839

La France doit faire face simultanément à l’envolée des coûts des énergies et au risque d’une pénurie cet hiver. Ces deux défis appellent des mesures fortes d’aide aux foyers, en priorité les plus démunis. Dans les entreprises, la CFDT demande l’ouverture rapide de discussions.

Par Jérôme Citron— Publié le 06/09/2022 à 12h00

image
© Kermalo/RÉA

Le discours d’Élisabeth Borne, le 29 août dernier à l’université du Medef, n’est pas passé inaperçu. Après la « fin de l’abondance » du président de la République, la Première ministre a enfoncé le clou en rappelant les entreprises à l’ordre, leur conseillant de « préférer les économies choisies plutôt que les coupures subies ». Hier encore, au cours d’une conférence de presse sur l’énergie, le chef de l’État appelait à « un plan de mobilisation active pour économiser 10 % de ce que nous consommons habituellement ». Il faut dire que l’augmentation des prix de l’énergie et l’inflation ne constituent plus les seuls motifs d’inquiétude du gouvernement. Entre le chantage au gaz exercé par Poutine et l’arrêt d’une grande partie du parc nucléaire français, l’urgence réside désormais dans la capacité d’assurer une fourniture suffisante d’électricité en France cet hiver.

Chaque entreprise ou administration est ainsi appelée à établir un plan de sobriété énergétique et à réduire de 10 % sa consommation. « Le gouvernement doit à la fois s’assurer que les particuliers et les entreprises puissent passer l’hiver sans encombre et aider les familles modestes qui subissent de plein fouet la hausse des prix. Il faut tenir les deux bouts », résume Philippe Portier, le secrétaire national chargé du dossier des politiques industrielles.

Un bouclier tarifaire coûteux

Jusqu’à présent, le bouclier tarifaire instauré à l’automne 2021 a permis de limiter à 4 % la hausse des prix de l’électricité et de geler le prix du gaz jusqu’à la fin 2022. Un effort supplémentaire a été fait en direction des 6 millions de ménages aux revenus les plus modestes en décembre dernier – le gouvernement ayant acté le versement d’un chèque énergie de 100 euros. En ce qui concerne l’essence payée à la pompe, le gouvernement a tout d’abord, en avril dernier, instauré une ristourne de 15 centimes par litre (en jouant sur la fiscalité des carburants). Et depuis le 1er septembre, la ristourne est de 30 centimes. Elle passera à 10 centimes en novembre et décembre.

D’après l’Insee, cette politique aura permis la réduction de l’inflation de trois points sur un an. Si, pour les ménages, la facture énergie a ainsi augmenté de 28 % entre le deuxième trimestre 2021 et le deuxième trimestre 2022, sans le bouclier tarifaire, la hausse aurait été de 54 %. Mais ces mesures, si efficaces soient-elles, coûtent cher et posent clairement la question du niveau de la dépense publique. Selon le ministère de l’Économie, le bouclier tarifaire aurait déjà coûté 24 milliards d’euros, dont 10,5 milliards afin de plafonner à 4 % l’augmentation des tarifs de l’électricité, 7,5 milliards de ristourne carburant ou encore 6 milliards pour geler le prix du gaz. « Nous reconnaissons que des efforts ont été faits, analyse Philippe Portier. Il suffit d’observer ce qui se passe chez nos voisins européens pour le constater. Cependant, la CFDT, dès le début de cette politique tarifaire, regrette que les aides n’aient pas été davantage ciblées en direction de ceux qui en ont le plus besoin. »

De la crise immédiate à la transition écologique

La ristourne à la pompe – qui soulage indifféremment le conducteur de SUV ayant décidé de partir en week-end que le particulier étant obligé de prendre sa voiture pour aller travailler – a notamment été dénoncée. « Cette politique énergétique coûte très cher et reste peu redistributive. Doubler le montant du chèque énergie apparaît beaucoup plus pertinent », résume Philippe Portier, alors que les débats ont repris de plus belle pour ce qui concerne l’année 2023. Le gouvernement a en effet annoncé qu’il faudrait mettre un terme au bouclier tarifaire tout en laissant entendre qu’un mécanisme serait mis en place pour lisser dans le temps la hausse du prix de l’énergie.

« Le prix de l’énergie va rester élevé. C’est une certitude, renchérit Philippe Portier. La question est donc bien de savoir comment on va accompagner les foyers, les classes moyennes étant également concernées. Peut-être faut-il imaginer des dispositifs plus universels, avec un quota d’énergie à chaque foyer à un coût raisonnable, et des prix plus élevés pour les consommations qui dépasseraient ce quota ? Quoi qu’il en soit, la crise que nous vivons actuellement, provoquée en partie par la guerre en Ukraine, annonce ce qui nous attend à plus long terme pour relever le défi de la transition écologique. »

C’est donc dans ce contexte de crise à court terme (comment passer l’hiver ?) et à moyen terme (comment faire face à la baisse de pouvoir d’achat ?) que se pose la question du rôle que doivent jouer les entreprises. En exigeant publiquement d’elles un plan de sobriété énergétique et une baisse de 10 % de leur consommation « pour passer l’hiver », le gouvernement tente de leur mettre la pression mais se garde bien, jusque-là, d’annoncer des mesures contraignantes. Or, pour la CFDT, il est hors de question que l’effort à fournir repose uniquement sur les ménages. Les entreprises, que ce soit grâce à des augmentations de salaire ou des efforts en matière d’organisation de la production, doivent prendre leur part. « Nous souhaitons que s’ouvrent des discussions avec les représentants du personnel au plus vite pour examiner ensemble les efforts à mener, précise Philippe Portier. Ce n’est qu’en associant toutes les parties prenantes que l’on pourra obtenir de vrais engagements. »

Alors que les entreprises subissent elles aussi les effets de la hausse des prix de l’énergie, l’idée n’est évidemment pas de les fragiliser davantage mais bien de s’assurer que les aides publiques soient utilisées à bon escient et que les efforts soient justement répartis. Ce travail rejoint d’ailleurs la négociation que mènent actuellement les partenaires sociaux dans le cadre de l’agenda social autonome sur la transition écologique dans l’entreprise, censée aboutir à la fin de cette année. « Les décisions qui vont être prises en urgence pour passer le cap de l’hiver serviront d’aiguillon pour la suite », conclut Philippe Portier, en encourageant toutes les équipes CFDT à se saisir au plus vite de ce sujet en cette rentrée. « Une transition énergétique en entreprise socialement acceptable ne peut s’envisager qu’avec le concours des salariés. »