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Chez Greenyard Frozen, les cinq jours de grève qui ont tout changé

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iconeExtrait de l’hebdo n°3837

En juin 2021, des salariés de Greenyard Frozen France ont cessé de travailler pendant cinq jours afin d’obtenir une meilleure revalorisation de leurs salaires. Depuis, la section CFDT s’est renforcée et a pu s’imposer une nouvelle fois lors des NAO 2022.

Par Fabrice Dedieu— Publié le 19/07/2022 à 12h00

De gauche à droite : David Viallard et Gildas Brandého.
De gauche à droite : David Viallard et Gildas Brandého.© Syndheb

Les légumes surgelés que vous achetez habituellement dans votre supermarché ont très certainement été conditionnés par Greenyard Frozen France, dans l’usine du groupe située à Moréac (Morbihan). En activité depuis 1997, le site est spécialisé dans la surgélation de légumes (généralement issus des exploitations agricoles de la région) mais aussi dans la fabrication de purées et de poêlées de légumes. Pour la première fois depuis son ouverture, cette usine a connu une grève pendant cinq jours. Du 21 au 25 juin 2021, 120 des 300 salariés ont cessé le travail et demandé une meilleure revalorisation de leurs salaires, après plusieurs années de vaches maigres.

Profonds désaccords

« En 2019, la direction nous a octroyé 0 % d’augmentation lors des NAO [négociations annuelles obligatoires]. Puis, en 2020, elle a proposé + 0,7 %… mais uniquement au mérite », explique David Viallard, militant CFDT, secrétaire et trésorier du comité social et économique (CSE). « On était contre. Comment définir le mérite ? Tout le monde est méritant. Ça aurait forcément créé des divergences et des tensions », abonde Gildas Brandého, délégué syndical CFDT de l’entreprise. La CFDT, majoritaire dans l’entreprise avec 70 % depuis les dernières élections, en octobre 2019, ne signe pas. Les salariés parlent déjà de grève…

Rebelote en 2021. Lors des NAO, la direction propose une augmentation générale de 0,8 % et 0,7 % au mérite. Auprès des salariés comme des militants CFDT, ça ne passe pas. Les NAO s’achèvent le 14 juin sur un procès-verbal de désaccord, le troisième en trois ans. Les militants agitent la menace de la grève. David se souvient : « Notre directrice de l’époque nous a dit : “Eh bien, faites-la, la grève !”. On a fait le tour de l’usine et on a déposé un préavis dès le lendemain. Le 21 juin, la grève débute. On arrive à 3 heures avec nos prospectus, des flyers, des drapeaux, et on se poste devant les grilles de l’usine. Mais on a empêché personne de travailler. » « La direction faisait des paris sur le nombre de grévistes. Au total, près de 120 salariés nous ont rejoints ! », ajoute Gildas. Au fil des heures, les salariés s’organisent et une solidarité se met en place. Des tables, des chaises, une tonnelle sont installées. Quelques personnes vont faire les courses. « Ça marche bien, ça crée du lien entre grévistes. Il y a de la solidarité. On écrit un e-mail au directeur du groupe pour lui faire part de nos revendications », se souvient le délégué syndical, à savoir 4 % d’augmentation pour tous, 500 euros de prime exceptionnelle de pouvoir d’achat (Pepa, dite prime Macron) et douze samedis travaillés au maximum par personne et par an.

Côté direction, c’est silence radio… jusqu’au jeudi, jour où les grévistes sont reçus pour négocier. « Lors de la première réunion, la directrice du site nous dit qu’elle ne peut pas augmenter les salaires au-delà de 1,5 %, qu’elle ne peut pas proposer une Pepa. On lui répond qu’elle n’a rien compris en nous proposant des solutions qui ne coûtent rien à l’entreprise », raconte David Viallard. Finalement, une deuxième proposition arrive rapidement : 200 euros de prime Macron, 50 euros de prime par samedi à partir du treizième samedi travaillé de l’année, + 2 % pour les ouvriers et les employés, + 1,5 % pour les agents de maîtrise et + 0,7 % pour les cadres. La section CFDT est plutôt satisfaite, la grève est levée le vendredi 25 juin.

Lors de la grève de juin 2021, devant le portail d’entrée de l’entreprise Greenyard Frozen France…
Lors de la grève de juin 2021, devant le portail d’entrée de l’entreprise Greenyard Frozen France…© DR

« À partir de ce jour-là, tout a changé », analyse Gildas Brandého. Tout d’abord, la grève a permis de faire grandir la section : elle compte désormais 120 adhérents. Certains ont adhéré pendant la grève, et vont pouvoir bénéficier de l’indemnisation (lire l’encadré). « Mais on a eu également plein d’adhésions après la grève – comme une forme de remerciement et aussi pour pouvoir s’impliquer dans la section », explique le délégué syndical. C’est devenu la plus grosse section dans l’agroalimentaire du Morbihan.

Et le rapport de force s’inversa

Surtout, depuis le conflit social, les deux militants notent que le rapport de force a changé. Les NAO 2022 ont permis d’en faire la démonstration. « Nous, CFDT, avons demandé + 7 %, la direction nous propose + 2,8 %. On leur dit de revoir leur copie, que le Smic avait augmenté de 5,9 % depuis la dernière NAO et que si on fait le tour de l’atelier, ça ne passera pas », affirme David, secrétaire et trésorier du CSE. Gildas ajoute : « On leur a précisé que nous formions une section démocratique. On est au plus près des salariés, on fait des tours d’usine, on communique avec eux. Donc on ne prend pas de décision sans consulter les salariés. Et, en l’état, ils ne voulaient pas signer, il y avait une menace de grève. »

“Les salariés sont contents”

D’autant plus que l’usine rapporte. Selon un audit commandé par le CSE au début de cette année, l’excédent brut d’exploitation (dit aussi Ebitda, c’est-à-dire le bénéfice avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement) de l’usine de Moréac a été de 3,3 millions d’euros pour l’exercice 2022, ce qui représente 41 % de l’Ebitda total de la branche « Frozen » (laquelle possède un autre site en France, et d’autres sites en Europe). Cependant, le site morbihannais affiche des pertes : en plus d’un loyer élevé dû à l’ancien propriétaire du site (la coopérative Cecab), des intérêts sont à rembourser… au groupe lui-même. « On n’a pas de dette auprès d’une banque mais une dette auprès du groupe, avec des intérêts à rembourser. Ce sont des jeux d’écriture comptable qui remontent au rachat de l’entreprise, en 2013, et qui permettent de dire que l’on ne gagne pas d’argent. Ce qui autorise donc à payer moins d’impôts », explique David Viallard.

Fin juin 2022, la direction fait une nouvelle proposition : 3,5 % pour les ouvriers et employés et 1,5 % pour les agents de maîtrise et les cadres au 1er juin, puis 1,5 % et 1 % au 1er octobre, soit au total, 5 % pour les ouvriers et les employés. La section CFDT a décidé de signer. Les parties conviennent de se revoir en octobre 2022 afin de faire un point sur l’évolution du Smic et d’avancer les NAO 2023 au mois de février pour suivre au mieux l’évolution des prix. « Les salariés sont contents », sourit Gildas. Mission accomplie.

Le Syndicat agroalimentaire du Morbihan soutient ses sections

En juin 2021, le Syndicat agroalimentaire du Morbihan (SGA 56) a pris la décision d’indemniser les adhérents dès la première heure de grève et ce, dès l’adhésion, à l’issue d’un mouvement chez Josselin Porc Abattage (JPA). Cette mesure a été utile pour d’autres grèves dans l’agroalimentaire morbihannais pendant les semaines et les mois qui ont suivi, dans les entreprises Gaillard, Sermix, PEP et, bien sûr, Greenyard Frozen. Ça a permis d’engranger 108 adhésions spontanées au syndicat.
D’ailleurs, à la suite de ces mouvements, le syndicat a fait de récents investissements de communication avec l’acquisition de 200 chasubles, quatre kits de grève (comprenant des chasubles, drapeaux et banderoles), et deux barnums logotisés. Autant d’éléments pour rendre la CFDT rapidement visible en cas de grève.

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