Certification CléA: une formation pour reprendre confiance

iconeExtrait du magazine n°479

Dans le groupe agroalimentaire Arrivé-Maître CoQ, la CFDT se bat depuis des années pour faire de la formation des salariés les moins qualifiés une priorité. Cette persévérance est en train de payer. Le budget alloué par l’entreprise est en hausse, et le témoignage des salariés qui en ont bénéficié rappelle la force émancipatrice de la formation professionnelle. Témoignages.

Par Jérôme Citron— Publié le 31/12/2021 à 10h00 et mis à jour le 03/01/2022 à 14h17

image
© DR

Plusieurs années ont passé, mais Karine est toujours aussi enthousiaste lorsqu’elle raconte sa formation CléA.

Un jour par semaine pendant onze semaines, cette jeune femme de 41 ans a pu s’extraire de son quotidien professionnel pour se poser, réfléchir et apprendre davantage, avec sept autres collègues. « J’ai repris confiance en moi. Cette formation m’a libérée, m’a montré que je pouvais encore apprendre, que je pouvais progresser et que je pouvais même aider les autres. »

Cheffe d’équipe remplaçante dans une usine d’abattage et de conditionnement de poulets appartenant au groupe Arrivé-Maître CoQ (plus de 2 000 salariés en Vendée), Karine a un profil plutôt atypique. Avec un bac en poche et une expérience malheureuse dans le commerce, elle se fait embaucher sur la chaîne comme ouvrière il y a une dizaine d’années… Un travail difficile physiquement et peu rémunérateur, mais sans stress, qui lui convenait à ce moment-là de sa vie. Néanmoins, ce travail répétitif va progressivement lui peser sans qu’elle n’en voie l’issue.

“Quand, dans son travail, on n’écrit jamais et que l’on ne mobilise pas ce que l’on a appris à l’école, on pense qu’on a tout oublié, que l’on ne sait plus rien faire.”

Karine, cheffe d'équipe chez Arrivé-Maître CoQ.

1. Dispositif construit par les partenaires sociaux qui certifie un socle de compétences

Alors, quand la direction présente un projet de formation qui s’appuie sur le dispositif CléA1, elle postule parmi les premières. Au programme : maths, français, informatique, développement personnel, connaissance de soi… « L’animatrice s’adaptait au niveau et aux envies de chacun. On s’entraidait aussi », se souvient-elle.

Signe que cette expérience l’a profondément marquée, Karine enchaîne ensuite par l’équivalent d’un bac professionnel en industrie agroalimentaire obtenu par la VAE (validation des acquis de l’expérience) et qui explique, en grande partie, le poste à responsabilités qu’elle occupe aujourd’hui. Et cette femme dynamique compte bien encore évoluer dans l’entreprise.

Un outil de ressources humaines

Ce parcours, Karine le doit à son travail et sa persévérance, mais aussi à la CFDT, qui se bat depuis des années pour que l’entreprise joue le jeu de la formation professionnelle. Jusqu’en 2017, cela n’était pas dans l’ADN du groupe, qui n’y voyait pas l’intérêt. À cette date, les élus du personnel (la CFDT pèse environ 70 %) ont enfin obtenu que l’entreprise organise des formations CléA sur le temps de travail et les mentalités ont évolué. Depuis, 125 salariés en ont bénéficié, sans parler des 32 salariés qui ont suivi une formation en français langue étrangère (FLE). « Pour le moment, les retours sont bons, se félicite Catherine Giraud, déléguée syndicale centrale.  À nous de ne pas faire retomber la dynamique. Dans tous les accords que nous signons, nous faisons bien attention à prévoir un paragraphe qui rappelle la priorité donnée à la formation. »

Et la direction joue le jeu. Dans un département qui connaît le plein-emploi et où les entreprises de l’agroalimentaire ont du mal à embaucher et fidéliser, la formation professionnelle devient un outil de ressources humaines avec un budget en augmentation chaque année.

La CFDT n’a pas encore réussi à obtenir des augmentations de salaire pour les personnes qui se forment, mais elle ne désespère pas d’y arriver lors de prochaines discussions. Côté salariés, la motivation est quand même là. Beaucoup n’ont pas ou peu de diplômes et voient non seulement l’occasion de mettre une ligne de plus sur leur CV, mais aussi de se prouver quelque chose à eux-mêmes.

“Même si nous reconnaissons que l’entreprise fait des efforts, il reste beaucoup à faire. Nous voulons, par exemple, développer les CQPI (Certificat de qualification professionnelle interbranches) afin d’offrir davantage d’opportunités d’évolution aux salariés.”

Catherine Giraud, DSC.
Fred Madaire, conducteur de ligne, et Catherine Giraud, déléguée syndicale centrale chez Arrivé- Maître CoQ.
Fred Madaire, conducteur de ligne, et Catherine Giraud, déléguée syndicale centrale chez Arrivé- Maître CoQ.©DR

« Il faut se former pour soi, pas pour de l’argent ou une prime », assure catégoriquement Frédéric Madaire. Conducteur de ligne de 46 ans, il a suivi la formation avec Karine. Comme sa collègue, il en est aujourd’hui l’un des ambassadeurs dans l’entreprise, tant cette parenthèse l’a transformé.

« J’ai compris beaucoup de choses sur moi-même, pourquoi je m’énervais quand je n’arrivais pas à faire quelque chose, pourquoi je me butais, pourquoi je voyais tout en noir ou blanc… En fait, je voulais prouver aux autres que je n’étais pas nul. Grâce à la formation, j’ai beaucoup appris en informatique, mais j’ai surtout appris à relativiser, à prendre du recul. »

Comme Karine, Frédéric a également suivi, après la formation CléA, une VAE pour obtenir un BPIA (Brevet professionnel industries alimentaires), l’équivalent d’un bac professionnel.

Un travail de plus d’un an qui les a conduits à rédiger un rapport de 40 pages afin d’expliquer leur travail.
« C’était un investissement personnel très lourd, en dehors de notre temps de travail. Heureusement que nous étions deux, sinon, je ne serais pas allé jusqu’au bout », souligne-t-il. Là aussi, l’entreprise a joué le jeu en mettant à leur disposition une salle et un ordinateur quand ils en avaient besoin. « Je suis bien comme conducteur de ligne. Avoir ce diplôme va peut-être m’offrir des opportunités mais ce n’était pas le but. Je suis tout simplement heureux de pouvoir dire que j’ai le bac. Ce n’est pas rien quand on a quitté l’école jeune avec le sentiment que l’on est un bon à rien. »

« Il reste beaucoup à faire »

À propos de l'auteur

Jérôme Citron
rédacteur en chef adjoint de CFDT Magazine

Fierté, reconnaissance… les mots sont forts et montrent à quel point la formation peut être un moyen de regagner l’estime de soi. « C’était bien de montrer à mes enfants que l’on peut retourner à l’école à tout âge », renchérit Frédéric, qui reconnaît avec humour faire toujours beaucoup de fautes de français malgré tout.

Mieux se débrouiller en informatique est aussi une satisfaction que l’on retrouve dans tous les témoignages et qui montre l’importance qu’a prise le numérique dans la vie de tous les jours, personnelle comme professionnelle. « Même si nous reconnaissons que l’entreprise fait des efforts, il reste beaucoup à faire en matière de formation professionnelle, insiste Catherine Giraud. Nous voulons, par exemple, développer les CQPI (Certificat de qualification professionnelle interbranches) afin d’offrir davantage d’opportunités d’évolution aux salariés. S’occuper de la montée en compétences de l’ensemble des salariés devrait être une évidence. Nous n’en sommes qu’au début. »