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Au travail, le rapport au temps a changé

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iconeExtrait de l’hebdo n°3812

Le comité d’experts en sciences sociales réuni par la CFDT et la Fondation Jean-Jaurès a produit sa première note thématique consacrée au temps de travail et au temps au travail. Les deux auteurs, Hélène L’Heuillet et Frédéric Worms, ont détaillé leurs réflexions lors d’une table ronde pendant le Conseil national confédéral, le 17 février.

Par Fabrice Dedieu— Publié le 22/02/2022 à 13h00

De gauche à droite, sur l’estrade : Catherine Pinchaut, secrétaire nationale ; Frédéric Worms et Hélène L’Heuillet, philosophes et auteurs de la toute première note sur le thème « Une société fatiguée ? » ; Caroline Werkoff, secrétaire confédérale, qui a animé cette table ronde, et Stéphane Bonnetain, secrétaire général de l’URI Occitanie.
De gauche à droite, sur l’estrade : Catherine Pinchaut, secrétaire nationale ; Frédéric Worms et Hélène L’Heuillet, philosophes et auteurs de la toute première note sur le thème « Une société fatiguée ? » ; Caroline Werkoff, secrétaire confédérale, qui a animé cette table ronde, et Stéphane Bonnetain, secrétaire général de l’URI Occitanie.© Syndheb

Notre rapport au temps, au travail et en dehors du travail, se serait modifié ces dernières années. Intensification des tâches, manque de temps pour mener à bien son travail, temps de loisirs grignoté par le temps de travail, difficile conciliation entre vie pro et vie personnelle… Les philosophes Hélène L’Heuillet (qui est aussi psychanalyste) et Frédéric Worms étaient les invités d’une table ronde, jeudi 17 février, à l’occasion du premier Conseil national confédéral de l’année 2022, afin d’évoquer la première note thématique du comté d’experts en sciences sociales intitulée « Temps de travail et temps au travail – Deux enjeux inséparables au cœur du présent ». Une note dans laquelle ils formulent des constats au sujet des comportements contemporains, avant de les analyser.

« Ce qui m’a frappé en écoutant les gens qui me parlent de leur travail, c’est que le temps passé au travail est devenu un problème. Ils veulent avoir le temps au travail de faire ce qu’ils doivent faire, déclare Hélène L’Heuillet. Le fait de ne pas avoir le temps fragilise beaucoup de monde, mais pas toujours. Certains sont grisés d’être soumis à l’intensification des tâches, mais ça ne dure pas. » Elle ajoute : « Pour pouvoir couper avec son travail, il faut avoir le sentiment d’avoir fini quelque chose. Et avec l’intensification, on l’a de moins en moins. »

Obsession du temps et souffrance temporelle

Pour Frédéric Worms, rien qu’avoir conscience du temps, c’est un problème puisque transparaissent ainsi l’ennui mais aussi la peur de la précarité, de la mort. « Aujourd’hui, il y a ce rapport négatif au temps qui envahit tout », selon le professeur de philosophie contemporaine de l’École normale supérieure, qui remarque qu’une souffrance temporelle s’exprime. « On ne fait plus rien sans avoir conscience du temps. Il y a une obsession du temps à prendre au sérieux. » Un autre constat, c’est que le temps influe dans la hiérarchie et le leadership au travail. « Aujourd’hui, c’est la capacité à être le maître des horloges qui confère l’autorité, la capacité à donner des échéances et à définir l’urgence, affirme Héléne L’Heuillet. Une modalité de l’autorité qui peut créer de la souffrance. »

Les chercheurs pointent notamment la responsabilité du lean management1 dans ce nouveau rapport au temps qui, en poussant à la réduction des coûts, intensifie les tâches et fait que l’on manque de temps. « L’intensification et l’accélération autant que la surveillance du temps reposent sur une anthropologie spécifique, celle qui postule la paresse supposée naturelle à l’être humain », notent les auteurs dans leur note. « Derrière toute organisation sociale, il y a l’idée que l’on se fait de l’être humain. Et dans une certaine organisation du travail, on voit l’être humain comme réfractaire au travail, qui travaille malgré lui. Le contrôle du temps de travail est alors fondé sur cette défiance. L’être humain aspire pourtant à un travail qui a du sens. Il faudrait construire une cadre sur la confiance et non la défiance », pense Frédéric Worms.

Conciliation des différents temps de vie

Autre facette du rapport au temps : la conciliation entre les différents moments de vie. « La crise sanitaire a mis en exergue un phénomène qui existait déjà, c’est la nécessité de concilier les différents temps de vie, la vie au travail et en dehors du travail, avec le droit à la déconnexion pour retrouver la maîtrise de son temps », affirme Catherine Pinchaut, secrétaire nationale de la CFDT, qui participait également à cette table ronde. Parce que « le temps de travail ne peut plus être déconnecté de son organisation », la CFDT propose un dispositif appelé banque des temps : une sorte de compte épargne-temps universel « pour articuler ses différents temps de vie », comme on peut le lire en annexe de la note thématique.

« Tout le monde n’a pas la maîtrise de son temps, explique Catherine Pinchaut. La banque des temps permettrait de choisir son temps de travail et hors travail en fonction du moment de vie où l’on est. Au début de sa vie active, on ne va pas compter son temps, et on aura la possibilité de mettre des congés de côté, pour pouvoir les utiliser plus tard afin de s’occuper de sa famille ou faire le tour du monde. » Un dispositif qui ne remet pas en cause ce qui existe déjà. « La banque des temps ne doit pas mettre à mal les filets de protection sociale. Il s’agit de créer un nouveau droit sans impacter les autres types de solidarité. » Et Hélène L’Heuillet de rappeler que « le travail, c’est la vie. Il n’y a pas fondamentalement de séparation entre les deux. Ils s’imbriquent mais, aujourd’hui, ça ne va plus de soi ».

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