“Au lendemain des municipales, les agents sont attentistes et inquiets”

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icone Extrait de l'hebdo n°4004

Même si la percée de l’extrême droite est moins forte que ce qui avait été un temps annoncé, l’arrivée d’un nombre considérable de militants de cette obédience dans les conseils municipaux soulève des questions. Secrétaire générale de la Fédération CFDT Interco, Marie Mennella relaie les inquiétudes des agents dans ce moment charnière où les nouveaux exécutifs se mettent en place.

Par Jérôme CitronPublié le 31/03/2026 à 12h00

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© Franck Crusiaux/RÉA

Quel bilan tires-tu de ces municipales pour ta fédération, qui rassemble tous les agents des collectivités ?

Organiser des élections municipales demande beaucoup de travail ; cela dit, les agents ont l’habitude, c’est leur métier. Le résultat des élections est beaucoup plus déstabilisant. La percée de l’extrême droite – même si ce n’est pas le raz de marée qui était parfois annoncé – inquiète les agents. Je pense, bien sûr, à la soixantaine de villes qu’elle va diriger mais aussi à tous les conseils municipaux où des élus d’extrême droite vont siéger à présent. Leur nombre est considérable (environ 4 000 conseillers municipaux RN). Et, dans de nombreuses petites villes, les élus, même d’opposition, peuvent diriger une commission, avoir un poids dans les décisions locales. Dans les communes rurales, on constate qu’il y a eu énormément de listes « divers droite », qu’il est souvent difficile de qualifier mais dont on voit bien la tendance très conservatrice.

Dans quel état d’esprit se trouvent les agents ?

Je dirais qu’ils sont à la fois attentistes et inquiets. Attentistes car ils ont l’habitude de changer d’employeur quand une alternance politique se produit dans leur commune. Inquiets dans les villes qui ont basculé à l’extrême droite, où ils risquent de devoir mettre en place des politiques qui ne correspondent pas à leurs valeurs. Je pense notamment à ceux qui travaillent au contact des associations ou aux travailleurs sociaux, aux ressources humaines.

Même si le statut de la fonction publique est relativement protecteur pour les agents, il n’est pas toujours évident de respecter le devoir de réserve. Je pense également aux agents précaires qui ont des contrats courts ou des temps partiels. Eux sont moins protégés et pourraient faire les frais d’une politique qui voudrait afficher des décisions radicales. On le constate d’ailleurs déjà avec les baisses de finances locales, ce sont eux les plus impactés.

Ce n’est pas la première fois que l’extrême droite dirige des collectivités. Quels enseignements la fédération a déjà pu en tirer ?

Jusqu’à présent, on a pu constater que dans les communes qui ont basculé à l’extrême droite, la très grande majorité des agents restait en place – mis à part les cadres, qui sont plus mobiles. Aujourd’hui, le phénomène est d’une tout autre ampleur. On verra ce qu’il adviendra.

Nous avons aussi constaté qu’il n’y avait pas jusqu’à présent une politique d’extrême droite territoriale. Les situations sont extrêmement diverses d’une commune à l’autre. Le sujet de la sécurité fait peut-être exception. Dans toutes les communes dirigées par l’extrême droite, le discours répressif est omniprésent. Ces communes ne cessent de communiquer à ce sujet. Le recrutement de policiers municipaux et leur armement sont toujours érigés comme une priorité, tout comme l’installation de nouvelles caméras de vidéosurveillance. Il existe une forme de dureté dans l’approche des problèmes sociaux. Les politiques de prévention ont tendance à disparaître du discours. Idem en ce qui concerne les ressources humaines, sachant que les commissions de discipline ont tendance à se multiplier.

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© DR

“Ce n’est pas facile de tracter contre les idées de son employeur tout en maintenant le dialogue.”

Marie Mennella, secrétaire générale d’Interco CFDT

Justement, quel impact cette percée de l’extrême droite peut-elle avoir sur le dialogue social ?

L’extrême droite ne porte pas les organisations syndicales dans son cœur, c’est une certitude. Il n’est donc pas simple pour les représentants du personnel d’effectuer le travail pour lequel ils ont été élus par leurs collègues. De plus, il est parfois compliqué de négocier avec son employeur afin d’obtenir des avancées, comme dans n’importe quelle commune, tout en restant très ferme sur ses valeurs et en ne s’interdisant pas de dénoncer des propos ou des prises de position qui dépasseraient les bornes. Je pense notamment à nos camarades de Béziers. Ce n’est pas facile de tracter contre les idées de son employeur tout en maintenant le dialogue. Il faut être solide et savoir bien faire la part des choses. Nos militants ont vraiment du mérite !

On constate aussi des différences entre les territoires. Dans les Hauts-de-France, c’est particulièrement difficile. L’extrême droite y est manifestement très antisyndicale (la multiplication des commissions de discipline, notamment, le prouve). On verra comment elle va se comporter à présent dans le Sud-Ouest, où elle fait une percée impressionnante. Je pense à des villes comme Carcassonne, Castres ou Montauban… Il est encore trop tôt pour obtenir des remontées mais nous sommes évidemment vigilants quant à la discrimination syndicale.

Maintenant que les élections municipales sont passées, place aux élections professionnelles de fin d’année. Les affaires vont pouvoir reprendre ?

Elles ne se sont jamais arrêtées, bien sûr. Les militants CFDT ont déjà bien avancé sur la constitution des listes. Mais il est vrai qu’un certain nombre d’agents préféraient attendre la fin des élections municipales avant d’accepter de figurer sur une liste. L’heure est également à l’implantation de listes dans des communes où nous ne sommes pas encore présents, comme à Marseille.

Le travail manque d’autant moins que l’on constate une « extrême droitisation » des esprits. Il est de plus en plus difficile de se rendre dans les mairies et dialoguer de manière calme, constructive et apaisée. On sent de plus en plus de réticence de la part des élus. Mais cela reste à nos yeux une période intense et essentielle. C’est en ce moment que nous recrutons de nouveaux agents prêts à s’investir pour leurs collègues dans les années à venir. Accepter d’être sur une liste, c’est déjà un engagement ; le premier pas vers le militantisme.

C’est aussi le moment de rappeler les valeurs de la CFDT…

À propos de l'auteur

Jérôme Citron
rédacteur en chef adjoint de CFDT Magazine

Les agents qui nous rejoignent savent pertinemment que nous sommes en opposition totale avec les idées d’extrême droite. D’ailleurs, nos syndicats ont enclenché l’exclusion des rares adhérents qui étaient sur des listes d’extrême droite lors des dernières élections sans que cela ne fasse débat en interne. Dans la période, toute ambiguïté est exclue. On ne peut laisser un agent parler au nom de la CFDT en affichant des idées d’extrême droite ! Nos valeurs constituent notre force et notre ADN.