Au CERS de Capbreton, l’été de tous les dangers

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icone Extrait de l'hebdo n°3992

Au Centre européen de rééducation du sportif, clinique du sport de renommée internationale, l’été 2025 restera dans les mémoires. Pendant plus de trois semaines, des salariés ont fait grève pour obtenir de meilleures rémunérations. Et ils ont gagné le match.

Par Claire NillusPublié le 06/01/2026 à 14h00

Des adhérents et militants CFDT du CERS de Capbreton…
Des adhérents et militants CFDT du CERS de Capbreton…© Stéphane Vaquero

Bordé par la plage et l’océan, le Centre européen de rééducation du sportif (CERS) de Capbreton (Landes / Nouvelle-Aquitaine) offre un cadre de vie idyllique. Sportifs, anciens sportifs et militaires y viennent pour des séjours postopératoires, de la rééducation après une blessure ou du renforcement musculaire. « On en a vu arriver sur des civières qui sont repartis en courant », s’amuse Patrice, éducateur sportif au CERS depuis vingt-sept ans. Ici, les règles sont celles d’un établissement hospitalier : repas à heures fixes, discipline stricte, programme de travail de cinq à six heures par jour, une sortie quotidienne autorisée avant le dîner. Jusqu’à 180 patients s’y côtoient en même temps lors de séjours d’une durée de trois semaines en moyenne.

Une situation brutalement dégradée

Au CERS, les salariés, une centaine, travaillent ensemble depuis longtemps, depuis vingt, voire trente ans pour certains. Brice Marin a été embauché en 2010. Il a rejoint la section CFDT au moment du rachat du CERS – auparavant propriété de Générale de Santé – par le groupe Ramsay et devient délégué syndical en 2019. La section CFDT comptait alors peu d’adhérents, moins d’une dizaine. « Cela résultait du fait qu’il n’y avait pas de conflit social dans l’entreprise, pas matière à râler… Et puis, du jour au lendemain, l’entreprise familiale est devenue une entité gérée par des inconnus, et la situation s’est dégradée. »

Car tout a changé. Les services ont été réorganisés. Préparateurs physiques, kinésithérapeutes et médecins se sont vu imposer une autre méthode de travail ; les équipes ont été divisées. Pire, elles ont été mises en concurrence, réparties sur quatre « plateaux » affectés à des sportifs de différents niveaux. « Il va sans dire que le plateau des VIP, celui des stars du sport, des médaillés, est le plus grand, celui où l’on remplace fissa le matériel quand c’est nécessaire, où il est prestigieux de travailler et où l’on peut faire état de ses bons résultats », poursuit Brice.

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© Stéphane Vaquero

« Regrouper les sportifs par niveau, pourquoi pas ?, enchaîne Laurence, trésorière du CSE1. Cela génère une forme d’interdisciplinarité intéressante, des échanges plus nombreux entre les différents professionnels. Seulement, des tensions se sont durablement installées, notamment entre les personnels en charge des grands sportifs, qui se sont naturellement rapprochés de la direction, et les autres, qui ont vécu ces changements comme une forme de déclassement. » Cependant, l’investissement des salariés n’a pas faibli. En témoignent les années 2022 à 2024, marquées par d’importants chantiers de rénovation en site occupé, une période qui s’est tout de même soldée par un excellent chiffre d’affaires.

Des efforts mal récompensés

« Malgré les travaux, les salariés se sont démenés pour pouvoir accueillir les patients aussi bien que possible », explique Brice. Mais le dialogue social n’était pas bon. Désormais seule organisation syndicale au CERS, élue avec 73 % des voix aux dernières élections professionnelles, la CFDT a choisi de durcir le ton à son tour et a engagé le bras de fer au moment des NAO2 2025. La lutte a duré plusieurs mois. S’appuyant sur une expertise du cabinet Syndex, la section CFDT réclamait notamment un treizième mois… dont tous les autres établissements Ramsay de la région bénéficient déjà. Mais la direction a refusé et proposé à la place une prime (non pérenne) de 350 euros. « Nous avons consulté les adhérents, tout le monde a voté contre, détaille Brice. J’ai averti la direction du groupe qu’on allait vers un mouvement social d’ampleur. »

Une semaine plus tard, le 7 juillet 2025 à 6 heures du matin, 70 % du personnel était en grève. « Nous pensions devoir faire pression deux ou trois jours… Il en a fallu vingt-quatre. Et pendant vingt-deux jours consécutifs, on nous a dit que nous n’aurions rien, pas un euro. Tandis que la direction comptait sur l’épuisement de nos troupes, chaque soir, nous votions à l’unanimité la prolongation du mouvement. Personne n’a quitté le piquet de grève, une cagnotte a même été lancée. »

“Sortir la tête haute”

La solidarité a effectivement fonctionné à plein, certains grévistes refusant de bénéficier de cette cagnotte pour qu’elle profite aux bas salaires. « Nous voulions que tout le monde puisse avoir un Smic à la fin du mois. Entre l’aide de la Cnas3 et l’argent de la cagnotte (15 000 euros), nous avons remporté notre pari ! »

En plus de ce soutien financier, les grévistes ont pu compter sur celui de la CFDT Nouvelle-Aquitaine et de la Fédération Santé-Sociaux, mobilisées chaque jour à leurs côtés. La presse, l’opinion, les réseaux sociaux ont également été des relais précieux et autant d’encouragements à tenir bon. « Mais plus le temps passait, plus nous devions sortir de ce conflit la tête haute. » Or, le temps a finalement été leur meilleur atout puisque le rapport de force a fini par s’inverser. L’établissement a dû annuler cinquante séjours, ce qui a provoqué un manque à gagner de 300 000 euros nets, sans compter les dommages en matière d’image. Sur Facebook, par exemple, les posts et les vidéos, parfois relayés par les sportifs eux-mêmes, ont totalisé quelque 270 000 vues.

Les fruits de la victoire syndicale

Le 30 juillet, après dix-huit heures de négociation, l’accord de fin de grève a enfin pu être signé. En premier lieu, a été reconduit le versement d’une prime de partage de la valeur de 800 euros bruts, déjà versée l’année précédente, dont les salariés ont pu toucher 75 % du montant dès le 14 août. La direction s’est engagée à reprendre les NAO, suspendues le 30 juin, le 15 septembre suivant au plus tard avec une enveloppe dédiée de 38 000 euros. Le texte de l’accord a acté la mise en place d’une commission paritaire afin d’identifier les salaires les plus bas, commission à laquelle ont été attribuées deux autres enveloppes (10 000 euros pour 2025-2026, 15 000 euros l’année suivante). Une autre commission paritaire a été créée afin d’analyser la charge de travail et la gestion des flux de patients.

À propos de l'auteur

Claire Nillus
Journaliste

Enfin, la déduction des jours de grève sur les bulletins de salaire a été échelonnée jusqu’en octobre 2025 et un cabinet spécialisé a été sollicité pour accompagner le retour au travail des salariés. Mais il n’y a pas de treizième mois, donc l’accord n’est pas 100 % satisfaisant selon l’équipe CFDT. « Reste que ce conflit a révélé notre force, notre grande cohésion et notre capacité de résistance. Aujourd’hui, nous avons 60 % de salariés adhérents à la CFDT… et le feu couve encore, prévient Brice. Dans quelques mois, nous reviendrons à la charge. »