À Stellantis Rennes-La Janais, les salariés sont inquiets

temps de lecture Temps de lecture 7 min

icone Extrait de l'hebdo n°4027

Quatre mois après l’annonce du partenariat avec le constructeur chinois Dongfeng, la CFDT de l’usine bretonne reste dans le flou quant aux modalités et aux conséquences sociales. Des inquiétudes persistent notamment pour les sous-traitants et la filière automobile.

Par Sabine Izard Publié le 15/09/2026 à 12h00

image
© Jean-Claude Moschetti/RÉA

« On tombe tous de l’armoire. » Fin avril, la section CFDT de l’usine Stellantis La Janais, au sud de Rennes, apprenait par voie de presse que le géant automobile était en discussion avec le constructeur chinois Dongfeng pour « la vente ou le partage » de quatre de sites européens, dont celui de Rennes. Objectif : répondre à un problème de surcapacité en Europe, où les usines tournent à mi-régime. Depuis, les rumeurs vont bon train, et les 2 000 salariés du site qui produit la Citroën C5 Aircross sont très inquiets.

« La direction des ressources humaines du groupe a officialisé, fin mai, un partage du dispositif industriel rennais mais reste floue sur les contours de l’accord avec Dongfeng. Elle essaie de nous rassurer en disant qu’il n’y a pas d’inquiétude à avoir, qu’elle garde le contrôle en détenant 51 % du capital de la coentreprise qui sera créée pour l’occasion. Mais on sait qu’ils sont en train de préparer le transfert automatique des contrats de travail, via l’article L1224-1 du code du travail », développe Laurent Valy, délégué syndical CFDT du site et secrétaire général du Syndicat CFDT Métallurgie Cœur Bretagne.

“Un partenariat, oui, mais pas à n’importe quel prix”

Malgré tout, ce partenariat est une aubaine pour le site. Le militant CFDT en est conscient : « L’usine est fragile actuellement. Elle produit environ 85 000 véhicules par an alors que sa capacité est de 140 000. Pour les salariés, cela se traduit déjà par des coupures de production et du chômage partiel. Il nous faut impérativement un autre véhicule à produire pour 2028. Si on ne s’ouvre pas à ce partenariat avec les Chinois, l’usine va fermer, on est pris à la gorge. Ce deal, pour nous, c’est un grand oui. Mais pas à n’importe quel prix ! »

Alors, depuis l’annonce, la CFDT, majoritaire sur le site de La Janais (52 %), demande des garanties et multiplie les tracts. « Nous voulons que les contrats de travail restent chez Stellantis Auto SAS. Aujourd'hui, appartenir à un grand groupe nous donne une capacité de négociation importante en matière de mutuelle, de prévoyance et de garanties collectives. Si les contrats sont transférés, nous serons contraints de négocier un accord de substitution dans un contexte économique difficile ; nous risquons d’y perdre. Et il y aura du chantage à l’emploi, c’est sûr. Derrière ce partenariat, il y a également une question de souveraineté industrielle. On doit garder les savoir-faire en interne, sinon on perd notre indépendance », abonde le militant.

Un accord APLD jusqu’en juillet 2027… mais après ?

Il y a aussi la question du maintien de l’emploi. « Nos collègues sont inquiets sur la prolongation du dispositif d’APLD-R1. Notre accord collectif se termine fin juillet 2027 et le nouveau véhicule de la marque Voyah, censé nous apporter un complément de charge, n’arrivera qu’en 2028-2029 », s’inquiète Christine Virassamy, secrétaire du CSE Stellantis Rennes. Sans même parler du sort réservé aux nombreux fournisseurs. La CFDT revendique un taux d’intégration fournisseur de 80 %.

Sans attendre, la CFDT de Stellantis, soutenue par la FGMM et la CFDT Bretagne, a pris les devants, contacté un avocat et demandé à la direction la négociation d’un accord de méthode relatif au dialogue social concernant le projet de partenariat avec Dongfeng. « Le personnel doit être le sujet prioritaire de ce dossier. Les salariés doivent savoir clairement ce qui est envisagé pour eux », explique Benoit Vernier, délégué syndical central CFDT Stellantis Auto SAS.

L’employabilité des seniors questionnée

Sur le site, ces derniers sont à bout. « On nous demande d’être de plus en plus productifs. Physiquement, ça devient insupportable », dénonce un salarié de la chaîne de montage, très inquiet pour ses conditions de travail. « L’employabilité des seniors, ils n’en tiennent pas compte. Au-delà de 60 ans, ils n’y pensent pas vraiment. Ils s’intéressent surtout aux jeunes, comment les faire rester. Avant, il y avait des postes adaptés. Mais tout ça, c’est terminé. Pour les seniors, maintenant, il n’y a plus d’autres choix que de se mettre en arrêt », abonde une autre salariée.

Début septembre, Marylise Léon est venue écouter et soutenir les salariés. Selon elle, La Janais est malheureusement « un cas d’école dans la période », qui illustre les difficultés auxquelles est confrontée l’industrie automobile française et les choix auxquels elle doit faire face. « En France, la filière a perdu 170 000 emplois en vingt ans, soit environ 30 % de ses effectifs. Dans ce contexte, les salariés de La Janais voient l’arrivée du nouvel investisseur comme une possibilité de préserver l’activité, reconnaît la secrétaire générale de la CFDT. C’est notre rôle que de demander des garanties à moyen et long terme afin que les modalités de sauvegarde de l’emploi ne se fassent pas au détriment des droits sociaux. »

La filière automobile dans la tourmente

Plus globalement, elle défend une réindustrialisation articulée à la transition écologique : « La transformation écologique n’est pas l’ennemie de l’industrie. La baisse de la production automobile a commencé bien avant l’avènement de l’électrique », souligne-t-elle. Selon elle, le déclin s’explique d’abord par les choix des constructeurs, qui vont « chercher ailleurs fournisseurs et sous-traitants, puis en délocalisant la production tout entière ».

Benoit Vernier, Marylise Léon, Laurent Valy et Christine Virassamy.
Benoit Vernier, Marylise Léon, Laurent Valy et Christine Virassamy.© DR

Marylise Léon dénonce aussi leurs stratégies de privilégier, ces dernières années, la production de véhicules lourds, puissants et plus rentables. « Les constructeurs qui ont fait ce choix pour conserver leurs marges doivent assumer leurs responsabilités. Aujourd’hui, la priorité des Français, c’est le pouvoir d’achat. Il faut construire des petits véhicules électriques, plus accessibles pour les ménages. »

Conditionner les aides publics… et les nouveaux investissements

À propos de l'auteur

Sabine Izard
Journaliste

La CFDT demande enfin davantage de transparence à propos des aides publiques et que des sanctions soient appliquées lorsqu’elles ne sont pas utilisées à bon escient. Selon l’organisation syndicale, l’enjeu de La Janais pose ainsi la question des conditions auxquelles la France entend accueillir de nouveaux investisseurs, tout en protégeant l’emploi, les droits sociaux et sa capacité à produire les véhicules de demain. « Nous sommes favorables aux investissements, d’où qu’ils viennent, à condition qu’ils ne faussent pas la concurrence et qu’ils permettent un vrai développement local et territorial », conclut la secrétaire générale de la CFDT.